Question à Philippe Corcuff et Jean-Loup Amselle : Que recherchez-vous ?

suite à une polémique lancée contre le PRCF par Amselle et Corcuff

Question à et Jean-Loup Amselle : Que recherchez-vous ?

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Bien que familier des écrits de MM. Corcuff et Amselle, nous n’avions guère prêté d’attention à chacun de ces chercheurs pris individuellement. Comme par un effet de la loi de la transformation de la quantité en qualité, c’est la réunion des deux auteurs et la mise en ligne d’un « Séminaire de recherche libertaire » contre le « national-étatisme dans la gauche radicale » qui dessine une stratégie commune et qui nous incite à intervenir, comme Eris jetant la pomme de discorde, dans un débat où, pour cause, nous n’étions manifestement pas les bienvenus.

Lacan disait que c’était la réponse de l’autre qui l’intéressait dans la parole. Ici, il s’agissait au contraire d’un « débat » organisé pour éviter la contradiction, cultiver l’entre-soi et hérisser des barrières intangibles entre le petit monde enchanté des libertaires et celui des autres.

Que ce grand-autre prenne la forme monstrueuse du « rouge-brunisme », comme le fantasme Amselle, ou, au contraire, d’un « désarmement des gauches devant le national-étatisme », comme le note avec plus de cautèle académique Philippe Corcuff, il s’agissait d’épingler dans un inventaire à la Prévert – la veine poétique et l’authenticité de l’anarchisme populaire en moins – tous ceux qui n’ont pas le bonheur d’être et de penser comme eux.

Frédéric Lordon, Aurélien Bernier, Jacques Nikonoff, Jacques Sapir, Michel Clouscard et j’en passe furent ainsi trainés dans un pénible « name dropping » en forme de monologue de sourd pour congédier en un parfait raccourci l’idéal-type du citoyen français qui n’a pas encore renoncé ni à la part de souveraineté démocratique qu’est censée lui garantir notre très imparfaite constitution ni surtout aux acquis du CNR, et ne s’est pas encore résigné à ce réenchantement de la politique par le divin « local » autogestionnaire et girondin ou autres « grèves européennes » comme le souhaite Corcuff (avec la bénédiction de la CES ?)

A ce compte, Rousseau est rouge-brun, Robespierre est rouge-brun, etc. Ou encore l’article 3 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. »

Cette posture pseudo-radicale et parfaitement intégriste se comprend parfaitement, dans une approche bourdivine, de rivalité au sein d’un même « champ », pour remporter la palme de l’universitaire d’extrême gauche qui a la gauche pure parce qu’il n’a pas de gauche, mais elle peine, manifestement, à accéder à la dignité du débat d’idées.

Vous me jugerez sévère et expéditif ? Regardez plutôt le texte que Jean-Loup Amselle a destiné à la présentation dudit débat et qui n’a pas l’excuse du caractère approximatif d’une intervention orale :

« Frédéric Lordon est aussi en un sens postcolonial à propos de la nécessité de sortir de l’euro, à propos de la Grèce et de l’idée qu’il ne faudrait pas laisser l’idée de nation à la droite et à l’extrême-droite, car les prolétaires ont également une patrie. Cette idée était d’ailleurs déjà défendue par le PCF dans les années 1980, époque à laquelle Georges Marchais entonnait le mot d’ordre « Produisons français ». Ce courant national-communiste est toujours populaire comme en témoigne le relatif succès éditorial posthume d’un revenant, Michel Clouscard, édité par les éditions Delga. Cette maison d’édition  gravite elle-même autour du groupuscule national-stalinien P.R.C.F (Annie Lacroix-Riz). »

C’est aussi candide que cela. Le « truc » consiste à accoler à tout bout de champ le mot « national » au PCF et à ses continuateurs méritants, comme s’il s’agissait d’une invention récente et aberrante. Comme si cette sensibilité était étrangère au mouvement communiste international depuis l’époque de Thorez et Dimitrov et des résistants. Comme si le PCF de l’ère Marchais ou aujourd’hui le PRCF avaient abandonné l’internationalisme prolétarien. Comme si le « produisons français »  était autre chose que la défense par les travailleurs de l’outil de production. Le PRCF, pour éviter ces contresens malhonnêtes, parle d’ailleurs systématiquement du « produire en France », mais cette précision a sans doute échappé à la vigilance de nos aimables contradicteurs.

On pourrait parler également de la différence faite par Clouscard entre État et appareil d’État qui interdit l’amalgame entre le marxiste-léninisme du penseur et le prétendu « national-étatisme » censé hanter la gauche radicale. Mais Clouscard a tout juste le droit d’être convoqué comme ce Monsieur-qui-est-lu-et-cité-par-Eric-Zemmour, comme le relève avec sévérité Corcuff lors du débat. Un jour, on pourrait espérer qu’à force d’en parler, Corcuff ait aussi l’idée de… lire Clouscard.

Précisons qu’étant passablement concerné par ce courant et les personnes et entités susmentionnées, nous sommes bien placé pour savoir que personne n’a été consulté pour apporter d’éventuelles précisions. Et pour en débattre, on peut rêver. Il paraît qu’il s’agit d’un séminaire de « recherche ». De quelles recherches s’agit-il ?

Ils ne chercheraient pas s’ils n’avaient pas déjà trouvé. C’est la pente de tous les fanatismes.

Aymeric Monville, 17 juin 2017