Quelques réflexions pour une approche internationaliste des langues régionales .

courriel-212x3001Certains militants se revendiquant internationalistes et défenseurs de la critiquent virulemment l’association CO.U.R.R.I.E.L. ou le P.R.C.F. en raison de leur hostilité à la Charte européenne des et minoritaires ainsi que pour son supposé silence quant à des mesures concrètes visant à protéger les langues régionales.

Pourtant, la mouvance progressiste, patriotiste et dans laquelle nous nous inscrivons ne fait pas que se prononcer abstraitement pour les langues
autres que le français parlées en France. Elle soutient un large développement de
l’enseignement de la langue arabe dans l’Éducation Nationale.
Certes, l’arabe n’est pas une langue « régionale », mais c’est l’une
des langues les plus parlées en France, après le français, et ce
notamment dans la classe ouvrière. Pourtant, cette langue est
ignorée parmi les langues minoritaires agréées par la Charte
européenne – et marginale dans l’enseignement. Cela illustre que cette charte promeut une conception éthniciste
de la diversité linguistique, conception qui sert les intérêts de
la bourgeoisie en divisant les travailleurs et favorisant le
communautarisme, tandis que nous prônons une conception populaire
de la diversité linguistique : les langues minoritaires à défendre
en priorité sont celles que parle le peuple (au cœur duquel se
trouve la classe ouvrière), et le peuple de France n’est bien sûr
pas constitué que de personnes possédant la nationalité française
ou dont la langue maternelle est le français. La seule
langue qui unit tout le peuple de France est le français,
c’est pourquoi nous devons la défendre comme unique langue de la
République, mais les autres langues qu’il emploie
doivent non seulement avoir droit de cité, mais aussi être promues
en tant que leur apprentissage et leur diffusion, à côté de ceux
du français, contribuent à éviter le piège communautariste qui
divise la classe ouvrière et à favoriser une ouverture culturelle
véritablement internationaliste (et non pas supranationaliste
comme celle de l’Union Européenne, qui relève du cosmopolistisme
bourgeois et bafoue la plupart des cultures existantes au profit
d’une sous-culture standardisée).

Si l’on accordait à une langue autre que le français (quelle qu’elle soit) un statut particulier, comme le préconisent les défenseurs de la Charte européenne, quelles en seraient les conséquences en termes d’embauche et de droit du travail ? Si l’on s’en tient aux seuls enseignements en langue étrangère par des non linguistes : soit l’on admet que ces enseignements sont dispensés par des collègues qui la maîtrisent de façon très approximative, et cela implique un appauvrissement considérable de la pensée et la mise en danger de la langue en question (la langue de Shakespeare étant l’une des plus concernées, diluée dans l’indigent globish), soit l’on demande un niveau très élevé aux enseignants, ce qui aurait l’une des deux implications suivantes.

  • Si la langue autre que le français est unique (devinez laquelle : je ne parie ni sur l’arabe, ni sur le breton, ni sur le basque… Arrêtons les faux débats, ouvrons les yeux sur le contexte et le rapport de forces actuels, les promoteurs de la « diversité linguisitique » globishisante ne prennent même plus de gants à ce sujet), cela signifie imposer un rôle de seconde langue officielle à une langue autre que le français, au nom de quoi en choisir une plutôt qu’une autre ?
  • Si ces langues sont multiples (et probablement nombreuses, si l’on se fie à la variété de langues régionales qui existent en France – variété qui n’a rien d’un problème, elle est même réjouissante… à condition qu’on ne s’en serve pas pour balkaniser le territoire en une myriade de confettis dilués dans l’Union Européenne et dont la langue commune serait clairement l’anglais, et non plus le français), on ne peut sérieusement penser que tous les enseignants les maîtriseront bien toutes, en plus de leur discipline, ce qui impliquerait fatalement la fin de la fonction publique d’État et de l’égalité sur tout le territoire, avec des enseignants parlant breton en Bretagne, basque au Pays Basque etc., et donc un statut régional dynamitant l’Éducation Nationale. On en conçoit l’intérêt immense pour le MEDEF…

Derrière la critique de la conception républicaine et populaire de la comme unique langue de la République apparaît également celle de l’héritage de la Révolution française[1]. Faut-il rappeler que, si celle-ci fut bel et bien une révolution bourgeoise, la bourgeoisie n’était pas, à l’époque, une classe réactionnaire sur toute la ligne comme elle l’est devenue depuis, et qu’elle fut de plus débordée sur sa gauche, durant une partie de la révolution, par des forces populaires non bourgeoises ? Robespierre n’est certes pas Marx, mais peut-on le lui reprocher ? Marx n’a du reste jamais commis l’erreur gauchiste de rejeter tout l’héritage robespierriste au motif de conceptions bourgeoises, d’une certaine vision formaliste de l’égalité qui en efface le contenu de classe : il en a assimilé les aspects progressistes tout en le critiquant. De plus, la critique indispensable de la conception républicaine bourgeoise de l’égalité ne doit pas empêcher de noter, comme le faisait Lénine, que la république démocratique est la meilleure forme possible du capitalisme, nettement préférable pour les travailleurs à la dictature fasciste, par exemple.

Il y a toutefois des langues minoritaires de France qui occupent un rôle particulier : celles parlées dans ses colonies, comme le créole. Il va de soi que tout internationaliste doit reconnaître le plein droit à l’auto-détermination aux peuples subissant l’oppression coloniale de la France, sous la forme qu’ils jugeront la plus appropriée, y compris à la séparation complète de la métropole avec réparation des crimes coloniaux qu’elle a commis. Si les peuples des colonies françaises choisissent de s’émanciper, y compris sur le plan linguistique, de la France, nous n’aurons rien à y redire. Mais on ne peut mettre sur le même plan ces langues et une langue régionale comme le breton, simplement parce que la Bretagne n’est pas une colonie. On peut évidemment discuter de la façon dont la nation française s’est construite, mais le colonialisme constitue encore bien autre chose, avec son féroce contenu de classe : la surexploitation et les discriminations systématiquement imposées par le colonisateur qui n’ont rien à voir avec ce qui se passe sur le territoire métropolitain, quelque déséquilibré que puisse être le développement de celui-ci.

Aurélien Djament.

[1] Pour ce qui concerne la politique linguistique de la Révolution française, on invite le lecteur à se reporter à l’article de Jean-Pierre Combe Les idiomes du royaume de France de la fin du moyen âge à la fin de la révolution (ÉtincelleS n°21).