Mai 68 raconté par un de ses leaders, Roger Silvain, de la CGT Renault Billancourt

50 ans après , wwww.initiative-communiste.fr donne la parole à ceux qui l’ont fait. Et se devait d’ouvrir ses colonnes pour donner à lire cette interview accordée par Roger Silvain, l’un des leaders de la CGT Billancourt en mai 68. Roger a été ainsi l’une des figures de la plus grande grève ouvrière de l’histoire de France et du monde.


Roger Silvain: « 68 n’aurait pas eu cette répercussion sans les travailleurs immigrés »

RFI : Roger Silvain, quel était votre métier chez Renault ?

Roger Silvain : Je suis rentré chez Renault comme apprenti en 1946, j’en suis sorti en 1988. J’étais ajusteur, à l’entretien des machines-outils

RFI : En Mai-68, au moment où les ouvriers entrent eux aussi en lutte, avez-vous l’impression que tout commence d’un coup ? Ou bien y avait-il déjà des revendications dans votre usine 

Le Mai-68 des ouvriers, c’est un mouvement unique dans l’histoire française, 7 à 10 millions de grévistes sur tout le territoire. La France sort des 30 glorieuses, c’est le début du chômage et le travail à la chaîne est de plus en plus éprouvant.

Roger Silvain: « 68 n’aurait pas eu cette répercussion sans les travailleurs immigrés »

RFI : Roger Silvain, quel était votre métier chez Renault ?

Roger Silvain : Je suis rentré chez Renault comme apprenti en 1946, j’en suis sorti en 1988. J’étais ajusteur, à l’entretien des machines-outils.

En Mai-68, au moment où les ouvriers entrent eux aussi en lutte, avez-vous l’impression que tout commence d’un coup ? Ou bien y avait-il déjà des revendications dans votre usine ?

En 1968, on avait au pouvoir le général de Gaulle. Cela faisait dix ans qu’il était là. Et quand il est arrivé, en 1958, ça n’a pas été facile pour la classe ouvrière. C’était largement aussi difficile que ça l’est maintenant avec Macron. Et donc il y avait eu des hauts et des bas. Mais on sentait, à partir de 1967, que des choses étaient en train de changer. Il y avait des luttes plus importantes qui s’étaient déroulées.

Sur quoi, par exemple ?

La première question c’est toujours le pouvoir d’achat, le salaire. Il y avait le retour aux 40 heures. En Mai-68 on faisait encore 48 heures par semaine. Surtout, on commençait à avoir, à cette époque-là, une très forte population d’immigrés. À l’époque, les entreprises allaient chercher les immigrés au pays en leur disant : « Venez en France. Vous allez voir ça va être chouette, etc. »

Nous avons eu, à Billancourt, jusqu’à 11 000 travailleurs immigrés. Des Algériens, des Tunisiens, des Marocains… Mais surtout, l’Afrique noire. C’est-à-dire le Sénégal, le Mali, la Côte d’Ivoire, etc. Ils commençaient à arriver en masse. Et pour eux, la revendication principale, c’était de faire sauter les contrats provisoires. Quand ils étaient embauchés, on leur disait : « voilà, on vous fait un contrat provisoire de trois mois (en fait six, ndlr) renouvelés deux fois ». Mais en fait, dans la pratique, on les renouvelait cinq fois, six fois, sept fois… Et pour eux, c’était comme aujourd’hui le CDD par rapport au CDI. À l’époque ils voulaient faire sauter les contrats provisoires, qu’ils soient embauchés comme tout le monde, de manière définitive, au bout de huit jours ou quinze jours d’essai.

Il faut être clair, 68 n’aurait pas eu la répercussion qu’il a eu sans l’apport des travailleurs immigrés. C’est clair ! Ils étaient en lutte ! Ce n’était pas évident !

Mai-68, dans l’imaginaire collectif, pour le monde ouvrier ce sont les grèves, les occupations d’usines… Est-ce que vous vous rappelez comment l’étincelle a pris dans votre usine ?

On le sentait depuis 1967, il y avait de l’agitation. Par exemple, les gars là-bas, à Saint-Nazaire, les gars de l’aviation, ils occupaient déjà quand on est partis (quand on a commencé, ndlr). Eux, ils occupaient déjà depuis quinze jours.

Dans le port de Saint-Nazaire, près de Nantes…

Et puis, ce qui déclenche vraiment 68 en profondeur, c’est la nuit, je crois, du 9 au 10 mai (en fait du 10 au 11, ndlr), où les étudiants qui veulent reprendre la Sorbonne se font coincer dans la rue Gay Lussac, il y a eu un véritable massacre. Il n’y a pas eu de morts, mais il y a eu beaucoup de mecs esquintés par des CRS. Et donc, le samedi matin, Georges Séguy, le secrétaire général de la CGT, dit : « ce n’est pas possible de tolérer des choses comme ça ».

Le bureau confédéral de la CGT, qu’il a réuni dans la journée, annonce « Lundi 13 mai : grève générale ». Donc, il y a eu un rassemblement Place de la République. Une manifestation monstre ! Monstre ! Près d’un million de personnes de la République à Denfert-Rochereau.

Le mardi, on retourne au boulot et le jeudi on apprend, le matin, par téléphone : Renault Cléon, en Seine-Maritime, est occupée. Les gars s’étaient mis en grève. Tout de suite, Aimé Halbeher, mon secrétaire général (de la CGT dans les usines de Renault Billancourt, ndlr), fait un petit papier. Il devait être 10 heures du matin, et il fait un petit papier avec le titre : « Cléon occupé ». On le distribue le midi aux portes…

Donc vous informez tous les salariés de votre propre usine ?

Pour informer les gars de Billancourt que Cléon était occupée. Et dans l’après-midi… C’est monstrueux comme surface Billancourt : 98 hectares. Il y a un rassemblement de 4 à 5 000 gars (1 500 selon Aimé Halbeher, ndlr). Ces gars, c’était tous les gars des ateliers professionnels. C’est-à-dire là où on avait le plus de force. Là où, historiquement la conscience de classe était la plus développée, parce qu’il y avait un héritage. Par exemple, dans ma génération, quand on commence à militer, ceux qui nous forment, ce sont des gars qui avaient fait 36 (grèves ouvrières massives, ndlr) et la Résistance (pendant la seconde guerre mondiale contre l’occupant nazi, ndlr). Ça a l’air de rien, mais ça aide !

En termes de lutte c’est déjà une grosse expérience…

Voilà. Alors, 4 à 5 000 gars dirigent un cortège. On rattrape ce cortège dans la pente qui montait à l’île Seguin. Halbeher (son supérieur à la CGT, ndlr) me dit : « écoute, tu fais monter la sono ». Lui, il accompagne les gars. Il y a un meeting qui se fait et là, il annonce : « je vous propose qu’on occupe l’entreprise pour la nuit. Demain matin on rassemble tout le personnel et on voit ce qu’on peut faire ».

Et quelle décision a été prise ?

On a occupé l’entreprise pour la nuit. Mine de rien, aucun d’entre nous n’avait organisé une occupation d’usine avant ! Le lendemain matin, il y a un meeting qui tient beaucoup de monde. Alors les médias, ça y est, c’est parti : «Billancourt occupé, etc… » Et les étudiants qui débarquaient… On en avait des centaines et des centaines autour de nous !

Vous décidez donc d’occuper l’usine une nuit, pour commencer…

25 000 personnes qui sont là votent l’occupation de l’usine. Et on ne décrète pas la grève générale, mais on dit : « tous les matins on fait un meeting. » On rassemblait les salariés et on votait la reprise du boulot ou la continuité. Et on a voté la continuité pendant 34 nuits. Les accords de Grenelle, si ma mémoire ne me trompe pas, c’était le 28 mai et nous, on ne reprend le boulot que le 18 juin. Le 28 mai était important pour un tas de gars en France : dans les petites entreprises, les entreprises moyennes où il n’y avait pas de syndicat… Le Smic augmentait de 35 % ! C’était énorme ! Mais nous, chez Renault, on avait des acquis qu’on avait déjà obtenus par des luttes, Grenelle ça ne nous rapportait rien. Nous, on continue jusqu’au 17 juin. La direction de l’entreprise Renault refusait de discuter de nos revendications. Il a fallu qu’ils ouvrent les négociations.

Et ces négociations spécifiques à Renault ont été fructueuses ?

Oui ! Oui, oui… Si vous voulez, il y a eu des acquis. Nous aussi, l’augmentation des salaires c’était quasiment 30 %. On revient aux 40 heures. Et surtout, le syndicat est reconnu comme légal dans l’entreprise, alors que ce n’était pas le cas. Et les contrats provisoires sont supprimés pour les travailleurs immigrés. C’était une bonne victoire. D’ailleurs, on consulte le personnel mais cette fois avec un vote, atelier par atelier, service par service. Reprise du boulot. Donc la satisfaction globale s’exprime à 78 %. Une victoire incontestable.

Vous pensez que Mai-68, pour le monde syndical, a été un apogée ?

Ça a été un moment très important. Il y a eu des acquis très importants. Mais en fait 68, si vous voulez, c’est pendant dix ans encore des luttes qui se déroulent et des acquis qui s’engrangent, amplifiant ceux qu’on a obtenus en 68. Si je vous prends les OS (ouvriers spécialisés, ndlr), à 90 % ce sont des travailleurs immigrés ! On obtient la reconnaissance de la qualification au boulot. Les chaînes et les cadences seront moins élevées que ce qu’elles étaient.

Aujourd’hui, que pensez-vous du monde syndical ? Est-ce qu’il a poursuivi cette ascension ou est-ce que vous avez l’impression qu’il s’essouffle ?

Non, pas du tout. Ces dernières années, y a eu une période de dix-quinze ans qui a été assez terne. Mais le syndicat, la volonté de lutte, notamment dans la classe ouvrière française, peut connaître des hauts et des bas, mais elle n’est jamais morte complètement.

Et votre regard sur les luttes d’aujourd’hui ? Les cheminots, les éboueurs, les électriciens, les gaziers, le personnel hospitalier… quel regard vous portez sur les luttes sociales menées aujourd’hui par le monde syndical ?

Pour le vieux militant que je suis, c’est un regard de satisfaction de voir qu’il est en train de germer… Il y a les cheminots qui sont à la pointe de la lutte. Macron, l’empereur, moins d’an an après son élection, il faut qu’il gère ça ! Il ne doit pas se marrer tous les jours ! Et l’essentiel, c’est que tous les jours on sent qu’il y a des secteurs qui rentrent dans la lutte, qui n’y étaient pas (avant, ndlr). Pour le vieux militant que je suis, je regarde ça avec beaucoup de satisfaction.

On polémique beaucoup sur la jonction ouvriers-étudiants. Pour vous, qui étiez à ce moment-là en pointe dans la lutte ouvrière dans les usines Renault-Billancourt, cette jonction a-t-elle eu lieu ?

Oui, elle a eu lieu. Idéologiquement. Par exemple, le soir où on part avec 5 000 ouvriers, au tout premier jour, lorsqu’on dit « on couche dans l’entreprise cette nuit et demain matin on voit avec l’ensemble du personnel »… Les médias, ça y est, ils annoncent « Billancourt occupé » ! Les étudiants arrivent autour de chez Renault. Halbeher, le secrétaire général de la CGT de l’époque de chez Renault, dit aux étudiants : « on soutient votre lutte, mais on ne peut pas vous laisser rentrer dans l’usine, parce que si on vous laisse rentrer, le patron de chez Renault va en profiter pour appeler les CRS en disant qu’il y a des corps étrangers dans l’usine. Ce n’est pas possible, etc. Donc, on soutient votre lutte. À vous de soutenir la nôtre et on se bat : vous vous battez dans vos facs nous on se bat dans nos usines. On fait les manifs ensemble ». C’est le cas le 13 mai, notamment.

Donc, la fameuse photo restée très célèbre, où on voit les étudiants devant les usines fermées par les ouvriers, elle est mal interprétée ? Ce n’est pas un rejet de la cause étudiante ?

Non, non. Pas du tout ! Non, non. C’était utilisé par l’adversaire qui voulait essayer de fissurer le mouvement, c’est tout.

Et par la suite, il y a eu des jonctions plus physiques, vous avez manifesté ou mené des actions aux côtés des étudiants ?

Oui, dans des manifestations. À la manifestation monstre du 13 mai on avait rendez-vous à la République et les étudiants avaient rendez-vous à la gare de l’Est.

Est-ce qu’il y avait de jeunes ouvriers qui rejoignaient les étudiants sur les barricades, dans le quartier latin ?

Evidemment. C’est normal, c’est humain. Ils voulaient y aller.

Pour revenir à la période d’occupation de l’usine Renault-Billancourt, sur l’île Seguin, comment s’est passé cette occupation ? Est-ce que vous avez des souvenirs de ces moments où vous étiez toute la journée, tous ensembles, dans les ateliers qui ne fonctionnaient pas ?

Ça a duré un mois. Dans la classe ouvrière, c’est ancré, on est en grève contre le patron, pas contre la machine. Certaines machines, quand vous arrêtez le travail, il faut qu’elles soient entretenues. Vous avez des fours, si vous les arrêtez, il faut deux mois pour les remettre en route ! Eh bien les gars, ils étaient en grève, ils étaient dans leurs ateliers, ils occupaient, mais ils veillaient à ce que les machines soient entretenues.

Il fallait faire manger les gars. On avait une cantine qui tournait. Il fallait assurer le ravitaillement. Comme on gérait les cantines – le Comité d’entreprise-, les femmes qui faisaient le marché et les cuisiniers étaient en grève, mais ils faisaient le boulot pour faire manger les gars. Ils faisaient la bouffe normale…

Alors avec quel argent ?

Eh bien si vous voulez, quand vous avez une tôle (une entreprise, ndlr) comme ça… On faisait 21 000 repas par jour, vous avez des fournisseurs qui ont une confiance qui dure depuis longtemps. Et puis, on avait des collectes qui rapportaient. Surtout, ce qui a été terrible, c’est que les syndicats soviétiques, au bout de trois jours de grève, nous ont fait un don considérable ! Je ne dirai pas de chiffres pour ne pas dire de conneries, mais c’était considérable.

Il y avait des spectacles qui étaient organisés… Ferrat… Tous nos chanteurs très près de la classe ouvrière venaient, il y avait du spectacle. Mais après, dans la journée, ils s’occupaient, ils jouaient à la belotte ou aux échecs… Vous voyez, c’est tout. C’est la vie normale.

Vous, quels souvenirs gardez-vous de Mai-68 ? Depuis le début de cet entretien, vous souriez beaucoup. J’ai l’impression que c’est un souvenir heureux, qui vous rend fier ?

Je suis heureux. Je commence à avoir un âge avancé, 87 ans au mois de juillet et on est au mois d’avril, je voudrais bien en voir un autre pareil avant de mourir.

Un autre mouvement de la sorte ?

Le même, oui. D’ailleurs, celui qui est en train de naître là, je ne sais pas ce qu’il va donner.

Le mouvement des cheminots et des autres secteurs ?

Tout ce qui est en train de grandir autour des hôpitaux et tout ça, là… Si ça s’élargit encore un peu, on va voir. Aujourd’hui je ne vais pas vous dire : « ça y est, dans trois jours c’est le grand bazar ». Je n’en sais rien. Mais le grand bazar au sens noble du terme, oui, je voudrais le voir.

Aimé Halbeher: « Une fête couronnée de succès »

En Mai-68, Aimé Halbeher est secrétaire général du syndicat CGT de l’usine Renault-Billancourt. Il est aujourd’hui âgé de 82 ans.

RFI: Vous souvenez-vous de la façon dont la grève de mai-juin 68 a commencé ?

Aimé Halbeher : Nous étions déjà dans un mouvement syndical montant depuis plusieurs années. Il y a eu une montée des luttes, notamment en 66-67. En 1967, le ministère de l’Intérieur en France a recensé 4,3 millions de journées de grève, c’est-à-dire un million de plus qu’en 1966, ce qui montre qu’il y avait un développement des luttes. Dès le début 1968, il y a eu des mouvements sociaux importants en France. Chez Renault à Billancourt, on avait recensé, avant la grève de Mai-68, 135 arrêts de travail. Ils étaient partiels, limités, certes, mais cela signifiait un mécontentement grandissant parce que la direction refusait d’ouvrir les négociations sur les salaires, la réduction du temps de travail et la retraite à 60 ans.

Puis il y a le mouvement des étudiants de Nanterre : c’est ce qui vient allumer l’étincelle ?

Oui, c’est ça. Moi, je considère que le mouvement étudiant a donné confiance aux salariés et n’a fait qu’accélérer un mouvement social qui progressait de mois en mois, d’année en année.

Vous vous rappelez de ce jour où tout a commencé pour l’usine de Boulogne-Billancourt ?

Oui, c’était le 16 mai. Je coordonnais l’activité syndicale de toutes les usines Renault en France. Et j’apprends que le 16 mai au matin, Renault-Cléon et Renault-Flins décident d’occuper l’entreprise. On informe par voie de tracts l’ensemble des salariés de Billancourt le matin du 16 mai. Je prends la parole au moment de la pause à midi, j’invite tous les travailleurs à décider des formes d’action à mettre en œuvre. Vers les 4 heures de l’après-midi, un groupe d’à peu près 1 500 salariés décide d’arrêter le travail, de défiler dans l’entreprise de Renault-Billancourt en appelant « Occupation, occupation ». Je vais les voir et je les appelle à se rassembler dans l’île Seguin. Je prends la parole et j’invite les salariés à occuper l’usine pour la nuit, et ceci pour éviter que la direction fasse appel à l’intervention policière, comme on avait déjà vu dans le passé, ce qui aurait remis en cause un peu le développement des luttes. Mais je leur propose aussi qu’on attende le retour des 35 000 travailleurs qui étaient repartis chez eux pour les consulter sur les modalités d’action.

Et le lendemain matin, la décision est prise…

Le lendemain matin, les salariés rentrent dans l’usine. On les appelle à ne pas se rendre à leur poste de travail, à se rassembler dans l’île Seguin, un rassemblement massif. Ils seront 20-25 000 dans ce rassemblement. Je leur explique ce qui s’est passé la nuit et je leur dis : « nous vous proposons d’occuper l’usine aujourd’hui et de décider d’une occupation reconductible chaque jour, de façon à ce que l’on mette la direction devant ses responsabilités. Il ne tient qu’à elle que le mouvement cesse si elle ouvre les négociations et commence à discuter sérieusement. »

Et le mouvement va durer 34 jours…

Oui, parce que la direction n’a pas ouvert les négociations, y compris après Grenelle, les discussions nationales : la direction va encore attendre une quinzaine de jours pour ouvrir les négociations alors qu’au niveau national, il y avait eu un constat sur les grandes questions de salaires, réduction du temps de travail etc.

Vous expliquez que c’est la révolte étudiante qui a donné confiance aux ouvriers pour se mettre à leur tour en grève et initier le mouvement ouvrier de Mai-68. Dans le même temps, il y a cette photo qui est restée célèbre : des étudiants bloqués devant les grilles fermées des usines de Boulogne-Billancourt, où vous étiez en train de commencer votre mouvement de grève…

Oui. Quand j’ai entendu les dirigeants étudiants -je ne me souviens plus lesquels, je crois que c’est Daniel Cohn-Bendit (étudiant libertaire meneur de la révolte, devenu par la suite député européen, ndlr) et Jacques Sauvageot (à l’époque vice-président du syndicat étudiant UNEF, ndlr)- appeler les étudiants à venir occuper l’usine Renault-Billancourt à l’intérieur, on a tout de suite réagi pour une raison simple, c’est que si on avait laissé rentrer les étudiants à l’intérieur de l’entreprise, les salariés qui sont arrivés le lendemain matin auraient été mécontents. Et on offrait un prétexte à la direction pour faire appel à l’intervention policière et évidemment, la lutte des Renault aurait été enrayée dès le départ. C’est ce que j’ai expliqué, et finalement aucun étudiant n’est rentré alors que s’ils avaient voulu, ils auraient pu rentrer.

Ce que vous dites, c’est qu’il n’y avait pas d’opposition entre les étudiants et les ouvriers… Est-ce qu’on doit parler de jonction -c’est souvent un terme qui fait polémique- entre les étudiants et les ouvriers durant cette période de Mai-68 ?

À mon avis, il y a eu deux mouvements -qui n’étaient pas distincts, mais qui avaient quand même des objectifs différents- qui se sont aidés mutuellement, et qui se rejoignaient sur une grande revendication : la liberté. La liberté d’expression, le droit d’être reconnu comme citoyen dans les entreprises et dans les universités. C’est cela le lien commun. Il faut bien voir que nous avons eu d’énormes discussions avec les étudiants tout au long de ces 33 jours et 33 nuits, quand on a occupé l’usine. Et ces discussions étaient de plus en plus intéressantes au fur et à mesure que les étudiants prenaient connaissance des conditions réelles des entreprises et des salariés à l’intérieur… et inversement, les salariés qui occupaient l’usine prenaient connaissance des conditions dans lesquelles les étudiants étaient dans les universités, les lycées etc. Puis on a été invités souvent à venir parler aux étudiants, dans pas mal d’universités. Moi, personnellement je suis allé à la fac de droit, qui n’était pas une fac facile, je suis allé à Nanterre, et on a eu plusieurs militants de la CGT Renault-Billancourt qui ont été à la Sorbonne, à Vincennes etc.

Est-ce que pendant cette période de grève et d’usines occupées par les salariées, vous avez des souvenirs du quotidien dans l’usine ?

Oui, parce que les salariés, dès lors qu’ils ont occupé l’usine, ce n’était plus les mêmes. Ils se sont transformés, c’est-à-dire qu’on a découvert des individus qui étaient devenus très fiers d’eux, qui étaient joyeux alors que pendant des années, ils baissaient la tête, pendant des années, ils étaient soucieux. Et il y a eu dans toute cette grande entreprise des banquets, des artistes qui sont venus chanter, des tournois sportifs organisés par le comité d’entreprise : des tournois de pétanque, de ping-pong, de volley-ball. Ça a été la fête pendant 33 jours ! A l’intérieur et dans chaque atelier, on était assez créatifs, on essayait de créer des jeux, des tournois de belote… c’était la fête.

Une fête couronnée de succès !

Une fête couronnée de succès parce qu’il faut bien voir que cette grève de 68 n’a pas seulement permis d’obtenir les revendications importantes, notamment l’augmentation des salaires et des engagements de retour aux 40 heures alors qu’on faisait 47 heures, sans perte de salaire, sans modération salariale… Elle a obtenu aussi, dans notre propre entreprise, satisfaction sur des revendications qui n’avaient pas été évoquées à Grenelle. Par exemple, on a obtenu la suppression de formes de rémunération qui existaient chez Renault, qui étaient un modèle américain, et qui consistaient à payer les salariés en fonction de la machine sur lesquelles ils étaient.  Mais nous avons imposé la refonte des grilles de salaire et des classifications à partir des diplômes, des connaissances et de l’expérience. Nous avons obtenu la suppression des contrats provisoires : c’est-à-dire qu’il y avait 3 000 salariés qui tous les six mois quittaient l’usine et on en embauchait 3 000 autres. La plupart était des immigrés. Et nous avons obtenu que ces 3 000 salariés soient embauchés définitivement et qu’on arrête ces contrats presque esclavagistes, parce qu’on allait les chercher au Maroc, en Tunisie ou en Algérie, on les faisait arriver en France, on les mettait dans les foyers, on les faisait travailler six mois et on les renvoyait après. On a obtenu aussi, et ça c’est très important,  la suppression des clauses illégales qui existaient sur le paiement d’une partie de la rémunération des salariés, des clauses anti grève : lorsqu’on faisait plus de six heures de grève sur un trimestre, les salariés pouvaient perdre 20, 30% de leur rémunération sur les primes trimestrielles. Et cette clause illégale, on la justifiait dans la direction de Renault en disant qu’elle avait un caractère exceptionnel alors qu’elle était toujours exceptionnelle, mais on la recevait tous les trois mois. Et on a obtenu cette suppression.

Il existe de nombreux mouvements sociaux actuellement en France, chez les cheminots et pas seulement. Est-ce que cela vous rappelle Mai-68, est-ce que cela vous semble différent ? Est-ce que vous les soutenez ?

Bien entendu je les soutiens ! J’ai d’ailleurs été invité à plusieurs reprises pour prendre la parole et pour soutenir les salariés en grève. Pas pour leur dire de faire comme en 1968, parce qu’à mon avis on ne refait pas deux fois la même chose, mais je pense  qu’il y aura un mouvement qui va se développer en France, largement majoritaire, peut-être plus important encore qu’en 68, parce qu’il y a des catégories nouvelles qui sont en réaction maintenant, qui sont dans la protestation, et qui n’étaient pas dans l’action en 68. Je pense par exemple aux retraités…

Les retraités, comme vous, qui n’ont pas cessé le combat ?

Voilà, bien sûr. Pas seulement, mais les retraités c’est le point de mire du gouvernement, notamment les retraités qu’on appelle « les plus aisés », les retraités comme moi qui gagnent à peine 2 000 euros par mois… Il y a les retraités, il y a les ingénieurs et cadres. Je trouve qu’il y a des mouvements de protestation maintenant chez les ingénieurs et cadres alors qu’ils ont été plutôt spectateurs en 68. Il y a des professions libérales. Enfin, il y a toute une série de catégories de la population qui peuvent faire en sorte que, sur un mouvement qui, je le répète, aura d’autres formes que celle de Mai-68, constitue un rapport de force qui permettra d’obtenir de grandes revendications démocratiques et matérielles en France.

Et vous ne dites pas cela juste parce que je vous pose la question 50 ans après ?

Non, pas du tout. Au contraire, maintenant je suis quand même un observateur, je vois des choses positives et je suis prêt à les soutenir un peu partout pour leur indiquer que, finalement, ce qui compte surtout, c’est l’unité. Et j’espère que chez les cheminots et un peu partout, on va conserver voire renforcer l’unité. C’est ce qui nous a fait gagner en 68, et la persévérance et l’espoir que cette société peut être plus juste pour tout le monde s’il y a des changements profonds.

Le Mai-68 des ouvriers, c’est un mouvement unique dans l’histoire française, 7 à 10 millions de grévistes sur tout le territoire. La France sort des 30 glorieuses, c’est le début du chômage et le travail à la chaîne est de plus en plus éprouvant.