Les luttes des crasses en France : Entre coups bas et coups tordus macroniens, quel avenir pour la France insoumise? par A Monville

Entre coups bas et coups tordus macroniens, quel avenir pour la

Une analyse d’ (dernier ouvrage paru, Les Jolis Grands Hommes de gauche, éditions Delga, 2017)

NDR : Invité le jour même des perquisitions sur le plateau de RT international puis ce mardi 30 octobre pour un débat à la librairie Tropiques (Paris 14e) afin de commenter l’actualité autour de la France insoumise, Aymeric Monville souhaitait développer par écrit l’ensemble des réflexions que lui inspirent, depuis deux semaines, le déclenchement de l’affaire et son contexte. La rédaction d’Initiative communiste est heureuse de lui fournir un cadre médiatique permettant l’expression de tous les camarades.

Résumé : 

L’émergence de la France insoumise lors de la dernière élection présidentielle a permis de rassembler 19,58% de l’électorat, soit plus de 7 millions de personnes, dont une majorité d’ouvriers et d’employés. Elle a aussi rompu les amarres avec le PS sur une question essentielle comme celle de l’appartenance à l’OTAN et a écrabouillé “de gauche” ce même PS, ce qui a constitué à signal extrêmement positif, a fortiori dans une Europe dont les peuples sont tentés par les impasses de droite et d’extrême droite. Elle a également permis à un espace politique populaire, progressiste et relativement euro-critique de continuer à agir dans notre pays, contrairement par exemple à la situation de l’Italie. Cela rappelle que notre pays a encore de solides ressources contestataires, même si cet essai demande à être transformé. Certes, depuis quelque temps, une certaine force d’inertie se faisait sentir au sein du mouvement des insoumis et tendait notamment à enterrer le “plan B” de sortie de l’UE et de l’euro. Stendhal disait qu'”il faut secouer la vie sinon elle vous ronge”. Heureusement le pouvoir s’en charge, et après l’inquiétude générale de voir JLM accepter le rôle d’adversaire et non d’ennemi qu’Emmanuel Macron lui avait proposé à Marseille en septembre dernier, force est de constater que M. se retrouve désormais dans une configuration sans retour possible où, comme le dit le Cyrano d’Edmond Rostand, « on n’abdique pas l’honneur d’être une cible ». 

En l’état actuel des choses, et deux semaines après les perquisitions, nous noterons les trois phénomènes suivants : 

1) Même s’il y a bien un “système” juridico-médiatique à l’oeuvre capable de bien des coups tordus, il ne s’agit pas d’une affaire aussi dévastatrice que l’affaire Fillon. La France insoumise peut même à terme sortir renforcée de ce bras-de-fer.

2) La chute de JLM dans les sondages avait précédé son fameux coup de colère, lequel était, quoi qu’on en pense, nécessaire pour remobiliser autour de sa personne et éviter un éparpillement de ses partisans.

3) La conclusion de ces deux prémisses est le probable maintien de la direction de la France insoumise au prix d’une déport à gauche, permettant le retour du “plan B”. Le spectre d’un “compromis historique” sur le dos du plan B et du nécessaire affrontement avec le MEDEF semble désormais s’effacer. La France insoumise permet le renforcement d’une force tribunicienne dans l’affrontement majeur, celui entre le capital et le travail. Force qui ne peut néanmoins se passer de s’ancrer dans un front plus général où les communistes ont un rôle majeur à jouer, celui des “4 sorties” (UE, euro, OTAN, capitalisme). A tout le moins, le malaise de certains “bobos” face aux actions de Mélenchon pourrait ne laisser comme choix à ce dernier de s’appuyer sur les seules éléments solides, les éléments populaires.
Deux semaines après les événements, il n’y a eu guère que les amis de B. Hamon et de P. Laurent pour n’exprimer qu’une solidarité en demi-teinte. On les a vu donner en effet le coup de pied de l’âne en espérant capitaliser sur la colère de JLM au nom d’un irénisme et d’une bien-pensance assez représentatives de leur personnel dirigeant actuel. En revanche, on a pu constater – à l’exception bien entendu de la macronie – un relatif consensus dans la classe politique pour reconnaître que les perquisitions contre la France insoumise du 16 octobre dernier étaient exagérées, disproportionnées, voire scandaleuses, a fortiori si on les compare à l’incurie lors d’autres affaires (Benalla, Pénicaud, Ferrand, Kohler ou Nyssen et même Macron).

Le procureur Molins, qui avait classé sans suite les plaintes d’Anticor contre La République en marche, a mobilisé une centaine de policiers dans le cadre d’une simple enquête préliminaire. Pour des faits identiques en matière d’assistants parlementaires concernant le Modem, François Bayrou, Françoise de Sarnez et leurs amis, n’avaient subi aucune perquisition.

Les perquisitions contre la France insoumise ont été principalement commentées dans le cadre institutionnel du manque flagrant d’indépendance du parquet vis-à-vis de l’exécutif, comme dans l’Affaire Fillon.

Le problème n’est pas uniquement institutionnel ou juridico-technique, comme ce à quoi une certaine droite, victime elle aussi de ce dysfonctionnement mais défendant le système en général, pense pouvoir réduire l’affaire.
D’autres pistes sont à suggérer, et notamment un durcissement du pouvoir contre toute opposition populaire, infléchie particulièrement dès Hollande, et la loi El-Khomri et ses 2000 syndicalistes persécutés (certains pour jets de confetti). C’était en 2016. Pour 2018, on en serait à 7300 (cf. émission L’heure de l’mettre de Radio Campus Lille, bientôt en ligne sur IC-site). Dans un contexte mondial de fascisation, comme l’atteste le Brésil, il faut insister sur le fait que le pouvoir détient l’intégralité des contacts, des courriers internes, des plans de bataille d’une des principales forces d’opposition.

Il faut aussi bien sûr parler des perquisitions réalisées au siège de simples syndicalistes, y compris pendant les 5000 perquisitions réalisées durant l’état d’urgence, et pour des résultats peu probants contre la menace islamiste, dont les complices autoproclamés siégeaient au Quai d’Orsay (cf. Fabius “Al Nosra fait du bon boulot” et les récentes déclarations de M. Sergueï Lavrov au sujet de ce dernier).

Il faut imaginer la souffrance de ces familles ouvrières et populaires perquisitionnées dont personne, même à gauche, ne parle. On peut se représenter la rage au ventre de ces syndicalistes qui jouent leur boulot, leur famille, leur vie et se voient humilier par la police devant leurs propres enfants. JLM a eu raison de rappeler l’inviolabilité des parlementaires, qu’il est d’autant plus justifiée d’invoquer quand ledit parlementaire va, comme il l’a fait, en première ligne prendre et donner les coups. Mais il faut aussi rappeler que c’est au nom d’une cause non moins sacrée que cela se fait, celle de la défense du peuple.

L’ère Macron a vu un infléchissement dans les coups tordus, dont l’affaire Benalla donne l’ampleur. Nous sommes face à un pouvoir qui se permet tout, presque tout, surtout depuis Hollande. Du soutien à al-Nosra à la junte fasciste de Kiev. Et continue sous Macron, issu du précédent règne, d’encadrer drastiquement le droit à manifester. L’armada déployée contre la FI était à la mesure de ces changements, inégalée, et pour une affaire somme toute minime.
Le bouillonnement d’action dans divers secteurs (hospitaliers, EHPAD, Essence, retraités, SNCF, Energie…) ainsi que le mouvement social du printemps 2018 démontre une colère sourde et profonde dans tous le pays. Le recours à la barbouzerie montre que le pouvoir ne se sent pas légitime et craint par dessus tout un début d’insurrection populaire que les forces habituelles ne parviendraient pas suffisamment à contenir.

I. Ne demandez pas le programme

Un article remarqué de l’avocat Régis de Castelnau, écrit à chaud après les perquisitions mais s’appuyant sur une bonne connaissance des affaires, et intitulé non sans humour “Demandez le programme” annonçait qu’on devait s’attendre, vu le contexte répressif, à une cascade de “révélations” comme dans l’Affaire Fillon.

Il est certes probable que cette affaire, telle qu’elle se présente, débouche sur l’ouverture d’une information judiciaire et la saisine d’un juge d’instruction et aussi, comme le remarque l’avocat :

des mises en examen spectaculaires avec des qualifications sonores, de celles qui enjolivent les manchettes, « escroqueries en bande organisée, détournement de fonds publics en réunion, blanchiment de fraude fiscale etc. etc. ». Soit pour des gardes à vue fatigantes dont les durées seront fonctions des qualifications et pourront aller jusqu’à 96 heures… Nouvelles perquisitions bien sûr chez les mêmes, avec des écoutes téléphoniques tous azimuts.

Mais si l’on peut lui savoir gré à l’avocat d’avoir montré la réalité d’un système médiatico-judiciaire, pour ce qui est du fond des affaires, comparaison n’est pas raison.

Pour l’instant, même si l’on voit aux thématiques abordées que les médias n’ont reculé devant aucun procédé, la pêche est mince.

Les fuites dont se sont servis les enquêteurs de Mediapart ont eu vent d’une caisse de proportion équivalente à celle d’une buvette de grand parti après une fête de l’huma, 12 000 euros, soit, comme l’a noté un journaliste, 1/5 d’un costume de Fillon payé par Robert Bourgi.

L’obsession de Mediapart – et M.Edwy Plenel l’a redit dans une video postée avec lui et son équipe -, est que révéler des détails d’ordre intime permettrait d’aboutir à un conflit d’intérêt. Si cela est avéré et si cela est même prouvable à moins de tomber dans des procédés de presse de caniveau, on voit mal comment la requalification du tandem militant Chikirou/JLM en couple Chikirou/JLM changerait tant la donne que cela.

Rappelons qu’il s’agit d’une des campagnes les plus longues et les moins chères et que Mme Chikirou est une spécialiste en communication respectée à l’étranger et à des tarifs parfois inférieurs à ses concurrents. Certes on peut regretter – sans perdre de vue que des professionnels apportent un savoir-faire différent des amateurs – un certain manque d’égalité de traitements entre simples militants et prestataires, mais c’est surtout la France insoumise dans son ensemble que cela regarde.

Rappelons que dans l’affaire Fillon, il y avait tout au contraire soupçon de travail non produit.

Sur les colonnes de Sputnik, Jacques Sapir, dont nous ne partageons pas les orientations politiques générales mais dont nous pouvons apprécier le caractère informé de ses articles, a récemment bien fait de souligner qu’il s’agit là de dérives dans l’interprétation des lois de 1988-1990 sur le financement de la vie politique dont la vocation est de contrôler la réalité des dépenses et de vérifier qu’elles ne sont pas minorées afin de ne pas excéder le plafond autorisé. L’esprit de la loi n’a jamais consisté à contrôler la manière dont un parti dispose de fonds. De plus, contrairement à la campagne de Macron il n’apparaît pas qu’il s’agirait de dons interdits.

Et M. Sapir d’ajouter, quant à l’affaire des assistants parlementaires :

« Les assistants, et tout le monde le sait, travaillent pour des députés européens qui sont membres de partis. Il est logique et naturel qu’ils aient aussi des attributions dans les partis pour lesquels ils travaillent en définitive. Nous ne sommes pas là dans le cas reproché à François Fillon, ou la réalité du travail peut être mise en doute. De plus, les députés européens sont élus au scrutin de liste et non au scrutin uninominal d’arrondissement. Cela implique un engagement du parti qu’ils représentent bien plus important que pour les députés de l’Assemblée nationale. »

Il faut donc rappeler l’article 4 de notre constitution sur la liberté d’organisation des partis politiques. D’autant que, entre-temps, l’ensemble des documents internes, les fichiers des adhérents et des donateurs ont été confisqués en toute “légalité”.

Certes, il est à escompter que les plaintes déposées contre le secret de l’instruction seront mises au panier. Certes, une contre-offensive sur le plan juridique semble exclue, comme l’a bien montré le juriste Paul Cassia, rappelant que la loi du 9 mars 2004 (article 14) renforce l’article 75 du CCP et permet de se passer de l’assentiment de la personne chez qui la perquisition a lieu. L’absence de procès verbal ne semble donc pouvoir être invoqué comme cause de nullité (cf. Paul Cassia, Mediapart, « Perquisitions France insoumise » : la faute du parquet, Mediapart, 21 octobre 2018).
Néanmoins, si l’on ne peut escompter une fin rapide de l’opération médiatico-judiciaire, celle-ci ne devrait pas avoir le même impact que pour l’Affaire Fillon. Le cirque médiatique continuera mais aura du mal à révéler grand-chose de plus. Enfin, pour l’instant, Le Canard enchaîné n’a pas… enchaîné sur ces révélations. Ce qui me semble un signe, vu qu’il était pourtant l’un des vecteurs privilégiés des scandales de l’Affaire Fillon.

II. Les raisons de la colère

Indépendamment de la question un peu secondaire de savoir si Mélenchon a su toujours trouver le ton juste dans cette affaire, l’important est de noter que la façon dont les médias présentent, à coup de sondages, sa colère comme dévastatrice relève d’une simple “manip”.
Comme le note la militante (très à gauche) de la FI Brigitte Pascall, un sondage Ifop/Paris Match du 10 octobre 2018 le créditait déjà de 8 points en moins, un autre sondage Kantar-Sofres-One Point du 4 octobre 2018, où il perdait 4 points. Elle y voit deux causes : 1) la rencontre pour le moins malencontreuse à Marseille entre JLM et Macron 2) le rapprochement avec d’anciennes personnalités du PS.
Sans préjuger de l’ampleur de ces phénomènes, nous ajouterions volontiers 1) le désaveu cinglant infligé à M. Djordje Kuzmanovic au sujet du mouvement Aufstehen alors qu’on voit bien qu’il y a enfumage médiatique général qui vise à traiter Corbyn d’antisémite, Wagneknecht de raciste et Mélenchon de caractériel 2) les déboires du “Média”, quelles qu’en soient les causes et l’interprétation que les sympathisants de JLM en font.
En tout cas, ce n’est pas le coup de gueule de Mélenchon qui démobilise dans les milieux populaires, mais son louvoiement ces dernières semaines dans le cadre de la campagne des européenne vers la droite, où le refus – typique de la sociale-démocratie – de mettre en cause la légitimité de Macron.  Le rôle des communistes est d’être très clairs sur ces questions.
Il importe peu de savoir si la colère a été une brève folie, comme le dit Sénèque, comme c’était manifestement le cas face à une journaliste du midi, ou au contraire si elle a pu rentrer dans une stratégie dite populiste de mobilisation des “affects” contre la “caste”. Quoi qu’il en soit l’ire contre le système aura sans doute pour effet de fidéliser les militants et les classes populaires, et de froisser, sans doute, les sympathisants éloignés, plus “respectables”. Dans tous les cas, elle déporte JLM à gauche. Alors que les revenez-y de “gauche socialiste” avec “ses amis de toujours qui lui ont tant manqué” Maurel et Lienemann pouvaient laisser penser le contraire.

Cette colère peut nuire – et encore – à une certaine croissance du mouvement, momentanément, mais permet d’assurer une cohésion autour d’une personnalité fédératrice.

Le mot de Mélenchon, “pourrir les journalistes”, en pleine affaire Khashoggi est certainement de trop. Mais pas, ce qui pourrait s’apparenter à une étude du “champ” bourdieusien du journalisme en France. M. Mélenchon a toujours posé là une bonne question. On sous-estime toujours les ronds-de-jambes qu’il faut faire pour complaire à ce milieu. Cette attitude frontale, qu’on eût préféré moins comminatoire pour la rendre plus efficace, est néanmoins la bonne.

La rancoeur de la gent journalistique est élevée. Pour l’instant elle a cessé, ce qui montre également que le dossier est relativement vide, et qu’elle n’a plus aucun os à ronger, comme nous le disions en première partie.
Certes, les militants de la FI pourraient s’inquiéter de l’organisation. Les désaccords de Mme Chikirou avec l’équipe actuelle du “Media” ont néanmoins l’air de cacher des désaccords plus politiques qui auraient surgi dans un autre contexte et qui semblent irrémédiables, notamment entre “républicains” à la française d’un côté et partisans du communautarisme et des luttes intersectionnalistes à l’américaine de l’autre, comme les déclarations de Serge Faubert l’ont montré. Les déboires du Média, outre les rivalités dans la direction susmentionnés, sont aussi dus à un certain entre-soi irénique et bien pensant, qu’a fustigé récemment le journaliste récemment démissionnaire Jacques Cotta.
Quoi qu’il en soit, mêmes les militants les plus périphériques de la FI, en tout cas les moins intégrés au cercle dirigeants ne semblent pas remettre en cause l’autorité de M. Mélenchon. Brigitte Pascall, déjà citée, ancienne responsable jeune du PSU dans les années 80, devenue membre de la FI, estime JLM toujours légitime, lui demandant simplement une inflexion de son discours. Jusqu’à Clémentine Autain qui lui renouvelait dimanche 28 plus ou moins sa confiance, en tout cas ne se posait pas en alternative contrairement à ce qu’on aurait pu penser (et craindre). Et l’on peut observer même une timide évolution vers le plan B car Madame Autain reconnaissait alors, avec des mots d’une naïveté touchante : “Il y a un problème de souveraineté avec cette commission européenne” (BFMTV, 28 octobre 2018). Ces déclarations de principe résisteront-elles aux discussions actuelles avec Ian Brossat et Benoît Hamon au sujet des européennes? 
 
La stratégie en décalé de François Ruffin ne date, quant à elle, pas d’hier et s’inscrit dans une démarche personnelle creusant des sujets de société importants mais peu politiques (pétition pour un “investissement écologique”, défense des clubs de seconde division, etc.). Son silence manifeste pourrait lui nuire dans ce contexte de resserrement des rangs. Une certaine “coluchisation” de la France insoumise qui est malheureusement l’une des conséquences de la stratégie populiste, n’est cependant pas exclue, surtout si l’on pense que la théoricienne du populisme actuelle, Chantal Mouffe montrait une absence manifeste de combattivité en affirmant « encore croire à la possibilité d’une refondation démocratique de l’Europe car il n’y a pas d’alternative : dans le contexte actuel, le souverainisme n’est pas une option » (Libération, 15 avril 2016)
 

La stratégie dite populiste de gauche a pu par le passé constituer une remobilisation face à l’apathie sociale-libérale, mais est manifestement à la traîne face à un retour évident d’une problématique de luttes des classes, nationale et internationale, beaucoup plus proche des préoccupations marxistes et communistes.

III. Les communistes et la France insoumise

La personnalité et surtout le parcours biographique de M. Jean-Luc Mélenchon ne font pas l’unanimité dans les milieux communistes. Ce réflexe, respectable en ce qu’il exprime une certaine conscience historique, relève dans le contexte actuel de la simple opinion personnelle et ne se traduit pas par l’émergence d’une force susceptible de constituer une alternative crédible à ce que représente la France insoumise. Somme toute, mieux vaux un ancien socialiste qui se radicalise qu’un communiste qui mute.
Il faut bien entendu pousser à une renaissance du communisme en France, c’est la priorité absolue. Mais tout en sachant que néanmoins, ce objectif ne peut se faire sans réflexion sur l’ensemble des forces de gauche. Lénine lui-même qualifiait lui-même de “pédantesque” et “ridicule”le fait de s’imaginer “qu’une armée prendra position en un lieu donné et dire ‘Nous sommes pour le socialisme’, et qu’une autre, en un autre lieu, dira ‘Nous sommes pour l’impérialisme’ et que ce sera alors la révolution sociale” (Lénine, Sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1916)
Bref, quand bien même nous aurions retrouvé un Parti communiste digne de ce nom, il ne faut pas s’imaginer que l’on pourrait faire l’économie d’une réflexion sur le reste des forces de gauche, sur la réalité des couches moyennes et sur l’attitude à adopter par rapport à elles.
Le risque de “tsiprasisation” de la France insoumise qui, relève du procès d’intention si elle est posée sur un plan psychologique (peut-on faire ou non confiance à Mélenchon?) doit pouvoir se traiter en termes marxistes, dans une sobre analyse des forces et des classes en présence. Ce risque est bien réel en cas d’alliance à droite, de main tendue vers Macron et le PS. Mais il s’éloigne dans le processus actuel qui fait passer pour un épiphénomène le récent rapprochement avec Emmanuel Maurel et Marie-Noëlle Lienemann. Quoi qu’il en soit, ne rien faire, rester sur un identitarisme folklorique et adopter la même attitude que celle qui consistait à ne pas défendre Lula emprisonné au Brésil, au prétexte qu’il serait un ancien trotskiste ou qu’il serait trop réformiste, et n’a amené qu’à un renforcement de la droite la plus fasciste, en l’occurrence Bolsonaro.
Cela montre de plus en plus la nécessité pour les communistes d’influencer ce processus, de pousser à l’émergence d’une France « franchement insoumise à l’UE et au MEDEF », comme le résume bien Georges Gastaud mais qui doit s’intégrer, comme celui-ci le note également, dans un front plus large dont le PRCF, entre autres, ferait partie, un front qui pousserait aux 4 sorties.
Il faut contribuer au renforcement d’une force d’avant-garde, comme le propose le PRCF, qui se doit de se penser comme telle, en synergie avec le mouvement réel, une force qui n’est pas mouvementiste ni populiste car elle est léniniste, mais qui comprend les ressorts de cette dynamique, comme Lénine avait compris l’importance de l’émergence spontanée des soviets. Le PRCF, par rapport à la France Insoumise, agit de manière complètement autonome : autonomie d’organisation, autonomie d’action, autonomie de programme. Illustration en est du positionnement adopté par le PRCF pour les européennes ou les législatives précédemment. Mais également des prises de positions en soutien ou en critique des positions prises par J.-L. Mélenchon ou la FI.

Ce qu’il faut c’est une dynamique de rupture. Ce dont ont été incapable des forces résolument anti-UE mais capitalisto-conformes comme celles de M. Asselineau qui refusent de s’appuyer sur la réalité nationale de notre pays dont M. Asselineau a pourtant conscience puisque c’est au principalement nom de cela qu’il souligne que la France ne s’y retrouve pas dans l’UE (poids de l’Etat dans son histoire, hypersensibilité à la domination états-unienne, relatif consensus sur la nécessité des politiques “sociales »). M. Asselineau persiste à vouloir réconcilier le capital et le travail, comme si l’UE n’était pas l’une des forteresses du Capital, la garantie même, comme l’avait rappelé Alain Madelin, contre le marxisme. 

Certes, une autre stratégie se dessine dans le reste de la mouvance communiste. Néanmoins la récente “révolution de palais” au PCF portée, entre autres, par des identitaires antimélenchonistes, débouche sur les actuelles rencontres entre Ian Brossat et Benoît Hamon (en vue d’une candidature commune aux européennes?), sur une probable liste unique aux municipales à Lens. Quant au principal représentant du nouveau cours, André Chassaigne, celui-ci s’était distingué en appelant fin 2016 à contourner le vote des adhérents PCF pour poser sa candidature et rallier directement Arnaud Montebourg alors pressenti vainqueurs aux primaires. Bref, rien ne change par rapport à l’attitude pusillanime de Pierre Laurent, qui s’explique avant tout par la nécessité de maintenir un certain nombre de circonscriptions en accord avec le PS.

Bref, quoi qu’on pense de la composition de classe assez hétéroclite de la France insoumise, et de son aspect mouvementiste, dans le but de ne pas “répudier la révolution sociale”, comme le dit bien Lénine dans le même passage cité précédemment, il n’est pas concevable d’abstraire celle-ci “des explosions révolutionnaires d’une partie de la petite-bourgeoisie avec tous ses préjugés” (souligné par Lénine).
La petite-bourgeoisie dont parle Lénine devrait être réactualisée par la catégorie de nouvelles couches moyennes intégrées au salariat détenteurs d’actifs non matériels, comme disent les économistes. On mettra ainsi à profit l’analyse récente de Jean-Claude Delaunay parue récemment publiée sur IC-site, à propos du PCF (Deux conceptions totalement différentes du communisme. Vrais et faux problèmes). Ces nouvelles couches moyennes ont joué un rôle essentiel alors qu’elles auraient dû être des alliés de la classe travailleuse (ouvriers/employés, soit la majorité de la population française).

Mais la différence entre l’actuel PCF et la France insoumise est que les couches moyennes se sont notabilisées au PCF et donnent complètement le ton depuis ladite mutation et rêvent de s’allier avec les hiérarque du PS, alors qu’à la France insoumise elles sont en recherche, entraînées par le primum movens qu’est le “big bang” de la rupture avec le PS. 

Faire campagne pour le boycott aux prochaines européennes est la meilleure manière, pour une force d’avant-garde, d’avancer la nécessité d’un plan B dans le contexte actuel.

Aymeric Monville, 30 octobre 2018

NB : A l’heure où nous bouclons ce texte, nous apprenons sur le blog de Mme Brigitte Pascall un rapprochement inattendu mais d’autant plus significatif de celle-ci vers François Ruffin pour la défense du programme “L’avenir en commun”, une plus grande démocratisation de la FI et le retour sur le devant de la scène de l’économiste Jacques Généreux. Reste à savoir si ce passage, chez M. Ruffin, d’une stratégie de médiatisation plus personnelle que politique à une stratégie plus réfléchie de défense de la démocratie interne, est de nature à s’imposer comme alternative globale à la direction actuelle. Il est certain en tout cas qu’elle peut entraîner un changement de ligne drastique de la part de celle-ci.

NB2 : Nous apprenons également ce jour même un dépôt de plainte pour vol contre X (mais visant clairement Mme Chikirou) par la direction de la web télé Le Média. Ces événements ne sont pas de nature à changer l’appréciation actuelle que nous portons sur la capacité de résilience de la FI et, dans une certaine mesure, de sa direction. Si la concomitance des plaintes avec les récentes perquisitions, s’explique aussi en partie par un agenda dicté par les menaces de liquidation qui pèsent sur Le Média, elle atteste en tout cas d’une véritable rupture entre la FI et ce qui semblait au départ, peu ou pro, sa web télé. Rupture de plus en plus brutale et qui peut s’interpréter de deux façons : soit comme une attaque contre une dérive de la FI, soit comme une attaque contre la FI elle-même. Les militants apprécieront.

NB3 : Une possible rupture entre M. Mélenchon et le Grand Orient de France, annoncée ces jours-ci, si elle atteste toujours de l’ampleur de l’offensive contre la FI, n’est pas de nature à infléchir notre avis général sur la résilience de la FI et le déport à gauche de sa direction, bien au contraire. On se souviendra de l’importance de ladite “22e condition” (la rupture avec la franc-maçonnerie) dans les conditions d’émergence du PCF. Ces ruptures avant tout symboliques peuvent en partie avoir un impact positif sur les classes populaires.