Sur la conception néo impérialiste de la Francophonie portée par MM Mabanckou et Mbembe – par Georges Gastaud

affiche du COURRIEL

on lira ci-dessous la tribune publiée par MM MABANCKOU ET MBEMBE DANS LE MONDE, et la réponse circonstanciée de GEORGES GASTAUD, défenseur du français et de toutes les langues contre le tout-anglais impérialiste.

Georges Gastaud, philosophe, syndicaliste enseignant est également l’un des responsables nationaux de l’association de défense de la et de la diversité linguistique, le COURRIEL


REPONSE DE GEORGES GASTAUD, RESISTANT AU TOUT-ANGLAIS – 15.2.18

Je ne trouve pas ce texte positif, au contraire. Non seulement parce qu’il ignore totalement la question majeure, celle du tout-anglais mondial, européen et hexagonal (surtout, n’affrontons pas le MEDEF et les milieux bobos !), non seulement parce qu’il déforme totalement ce qu’est aujourd’hui l’Organisation Internationale de la Francophonie (où la France officielle s’est mise en retrait au profit du Canada ANGLOPHONE et FEDERAL qui a placé à la tête de l’OIF Mme Jean, l’actuelle présidente, avec pour souci principal de neutraliser le souverainisme québécois), non seulement parce que le français est en même temps langue internationale et socle de notre nation (libre à d’autres pays d’en faire aussi leur socle national s’ils le souhaitent !), mais parce que sous couvert de taquiner Macron sur la Françafrique, ce texte lui ouvre une voie royale pour son projet de « déringardisation » du français. Lequel passe, bien évidemment, par la mise à mort de la loi Toubon, et pour commencer, par son contournement et sa « ringardisation » systématique y compris par ceux qui sont chargés de la faire appliquer.

 Quant à M. Mabanckou, que j’ai eu l’occasion naguère d’interpeller très brièvement sur France-Inter, il sous-estime incroyablement l’anglicisation de la France (mais aussi, de la Wallonie, du Québec, de la Suisse romande, pour ne pas parler de l’Afrique que je connais moins). Comment peut-il se mettre au centre d’une question qu’il a si peu étudiée ? Sait-il par ex. que tout récemment, PSA et Renault ont basculé, illégalement, toute leur documentation interne à l’anglais ? Que nombre d’Universités enseignent intégralement certains cursus en anglais au mépris de la législation ? A-t-il jamais regardé comment se nomment les émissions les plus suivies de TF1, la chaîne française disposant de la plus large audience ?

 J’ajoute que la mise en cause faussement rebelle de l’Etat-nation français par le texte de MM. Mabanckou et Mbembe est d’une rare hypocrisie : le premier de ces messieurs ne vient-il pas d’être nommé au très prestigieux Collège de France, une institution créée par François 1er pour enseigner en français (et par là-même, au tout-venant) les savoirs de pointe du moment, au moment même où ce roi emblématique de la Renaissance scellait l’alliance de la France et de sa langue par l’Ordonnance de Villers-Cotterêts… Une ordonnance que Macron et l’UE souhaitent manifestement détricoter (pardon, « moderniser », à l’image de tout ce qui a construit la nation, avant de construire la République, puis la « République sociale » du CNR) quand ils laissent entendre, comme les ministres de la culture de F. Hollande, que la protection légale de la langue française contre la substitution systématique de termes anglais à des mots français connus de tous n’est qu’une « ligne de Maginot linguistique » (ce qui est forcément le cas, non pas parce que cette loi est mauvaise, mais parce que les autorités françaises ont traitreusement décidé de ne pas l’appliquer ; qui disait que laisser transgresser une loi, c’est autoriser ce que l’on feint d’interdire ?

 Aujourd’hui, le problème n°1 de la Francophonie mondiale, c’est que son navire-amiral historique (faudra-t-il aussi changer le nom du français ?!), la France, est en train de se saborder linguistiquement et de faire la promotion de l’anglais jusqu’en Afrique : ne se dit-il pas qu’un ex-mathématicien devenu « marcheur » conseille les mathématiciens africains de publier en anglais et s’oppose à la publication d’articles en français dans des revues scientifiques françaises ? Bref, on feint de dénoncer le néocolonialisme à l’ancienne (encore bien vivant et tueur, certes) pour mieux promouvoir le néocolonialisme « françaméricain » et « françallemand » de l’avenir… et la néo-colonisation linguistique de la France elle-même !

 Quant au projet proclamé de Macron de faire du français la deuxième langue mondiale, outre qu’il est actuellement hors de portée, outre sa dimension impérialiste évidente (qu’on arrive déjà à sauver le français, fort menacé, dans l’espace français et francophone actuel, ce sera déjà pas mal !), c’est en réalité un projet de vassalisation par rapport à l’anglais, y compris en France. Ce que fait miroiter Macron aux gogos, c’est une langue française cessant d’être la langue vivante, pratique, du et des peuples qui la parlent, mais devenant du même coup (lot de consolation ou coup de grâce ?) un signe de « distinction » pour l’élite mondialisée quand elle sentira le moment venu de prendre ses distances avec le Globish devenu la langue mondiale réelle, pratique. Car alors il faudra bien quelque chose aux « élites » pour continuer à se démarquer du et des peuples, à l’image des aristocrates russes qui se flattaient de parler russe à leurs moujiks… avec l’accent français. Ce projet de langue impériale bis me répugne profondément, ce n’est pas une manière de faire survivre le français, mais une manière de le mettre au service posthume de ceux qui l’auront tué en tant que langue du et des peuples. Et finalement, la demande de Mabanckou, et sans doute de Leila Slimani, qui consiste à faire du français la langue-monde seconde en le dénationalisant en France même est un projet profondément IMPERIALISTE et hyper-néocolonial. On ne voit pas d’ailleurs en quoi les élites africaines mondialisées vaudraient mieux que les élites hexagonales en matière de patriotisme et/ou d’internationalisme. Pauvre Aimé Césaire, décidément !

Autrement digne et noble était l’attitude de Kateb Yacine, un anticolonialiste combattant qui n’écrivait pas une supplique au chef de la Françafrique mais déclarait fièrement voir dans le français un « butin de guerre ». Ou dans l’attitude de l’Irlandais J. Joyce déclarant ironiquement : « les Anglais nous ont donné leur langue et nous en avons fait de la littérature ».

 Entre le nationalisme, qui veut faire du français la langue de la domination néocoloniale, et le mondialisme, qui veut dénationaliser la langue de Molière (au lieu de penser l’existence PLURIELLE du ou des français), il faut penser l’internationalisme linguistique qui passe par le plurilinguisme qu’exprime la phrase hautement dialectique de l’écrivain italien Umberto Eco : « la langue de l’Europe, c’est la traduction ».

 Lettre ouverte à Emmanuel Macron par Alain Mabanckou et Achille Mbembe

A la veille de la Conférence internationale pour la langue française et le plurilinguisme dans le monde, qui se tient à Paris les 14 et 15 février 2018, Alain Mabanckou et Achille Mbembe interpellent le président Macron sur le concept de francophonie. Une tribune passionnante qui brasse langue, politique, culture…évoque le Tarmac et la revue Africultures… Nous vous invitons à la lire.

Le président Emmanuel Macron est déterminé, semble-t-il, à «déringardiser» la langue française et se fixe même comme objectif de la catapulter au deuxième rang mondial. C’est certainement une bonne nouvelle, sauf qu’elle est ennuagée par un grave différend, et ce différend a pour nom «francophonie». À sa décharge, Emmanuel Macron ne s’exprime plus dans les termes antédiluviens d’Onésime Reclus, le géographe auquel beaucoup attribuent l’invention de ce mot «francophonie».

 C’était au XIXe siècle, dans la foulée du second Empire colonial et de la restructuration géopolitique du monde. La France venait de subir une cuisante défaite militaire à Sedan et avait, au passage, perdu l’Alsace-Lorraine. Sa position en Europe était fragilisée et, avec elle, l’idée qu’elle se faisait de sa grandeur. Il fallait conjurer le spectre humiliant de la décadence, et plusieurs, dont Jules Ferry, virent dans le projet d’expansionnisme colonial la panacée qui allait éradiquer la spirale de la déchéance de la grandeur française. Parallèlement, de cet expansionnisme, beaucoup avaient une conception étroitement mercantiliste héritée de l’Ancien régime. À leurs yeux, les possessions coloniales étaient avant tout des comptoirs de commerce. Elles faisaient partie d’un domaine hors-la-nation, sur lequel cette dernière exerçait un droit éminent de prédation.

 Chez Onésime Reclus cependant, mercantilisme et prédation ne suffisaient guère. Il fallait quelque chose de plus. Un supplément. Quelque chose qui résisterait à l’épreuve de la durée. Ce quelque chose ne pouvait venir de la sève fécondante des Français. Ceux-ci fournissaient beaucoup moins d’émigrants outre-mer que tout autre État européen et, par ailleurs, la stagnation de la population et le besoin de main-d’œuvre dans l’industrie ne permettaient guère de peupler en nombre les colonies nouvellement acquises.

 Ne pouvant donc renforcer son emprise hors d’Europe avec une population diminuée, peu féconde et rétive à l’émigration, la France n’avait plus qu’une seule solution: l’assimilation des peuples conquis par le biais de la diffusion de sa langue…

 De fait, à l’origine, la francophonie se veut l’équivalent linguistique du pouvoir du sabre. Elle est, pour reprendre une vieille formule, un «appareil idéologique» à part entière de l’impérialisme français. À ce titre, elle a pour fonction l’utilisation de la langue coloniale dans le but d’imposer la loi d’un pouvoir sans autorité à des peuples vaincus militairement. Chez Onésime Reclus les «Francophones» ne sont pas tant ceux et celles qui, bien que n’étant pas Français, parlent le français. Ils sont, avant tout, ceux et celles parmi lesquels le français «règne», c’est-à-dire ceux et celles qui, ayant ingurgité cette «substance» qu’est le français, sont devenus des sujets d’une langue qui, en retour, exerce désormais sur eux, y compris à leur insu, un pouvoir sans limite, sans réserve ou sans durée. Par conséquent, dès son origine, le système francophone incarne un pouvoir par transsubstantiation, le prototype même d’une vision eucharistique de l’impérialisme.

 La « francophonie » installera aussi insidieusement une ségrégation, dans une vision très ethnocentrique du monde classé en trois catégories: les Français, les Francisés et les Francisables. «Nous acceptons comme ‘francophones’ tous ceux qui sont ou semblent destinés à rester ou à devenir participants de “notre langue” et dont “nous sommes déjà les maîtres”», précisera Onésime Reclus qui énumérera ces francophones: «Bretons et Basques de France, Arabes et Berbères du Tell dont nous sommes déjà les maîtres». Il faudra compter également les Alsaciens, les Lorrains, les Wallons d’Allemagne, les Belges Wallons et les Belges bilingues, la Suisse française, les Vallées françaises et vaudoises d’Italie, les Acadiens et les Canadiens Français, Terre-Neuve et Saint-Pierre et Miquelon, Haïti, les Petites Antilles de langue française, la Guyane etc. 

 Nous sommes dans le XXIème siècle, et l’on n’hésite plus à convoquer politiquement l’amnésie dans l’espoir de contrecarrer la nécessité d’une critique décoloniale. Le président Macron ne cesse de dire que c’est du passé. Or ces rappels historiques ne sont pas sans intérêt et devraient plutôt faire réfléchir celles et ceux qui abordent la question de la francophonie sous les angles du divertissement, des paillettes et des voyages organisés en grande pompe sur le continent africain que l’on flatte en lui affectant le statut d’ultime espace de résistance et de pérennité de la langue française.

 Nous ne demandons qu’à y croire, mais comment ne pas en douter si, à l’occasion de la plus grande Foire du Livre qui s’était déroulée à Francfort et qui mettait à l’honneur la création d’expression française dans le monde, l’on n’a entendu ni le nom d’Aimé Césaire, ni ceux de Léopold Sédar Senghor, Ahmadou Kourouma, Édouard Glissant ou Maryse Condé, des voix qui ont pourtant porté l’imaginaire en français au-delà des frontières de la Gaule?

 Comment ne pas être saisi de doute quand, à l’occasion d’une «consultation citoyenne» sur la promotion de la langue française et du «plurilinguisme» orchestrée ces jours-ci par la France, l’on continue de s’adresser «aussi bien aux Français qu’aux étrangers francophones et/ou francophiles», comme si nous étions à l’époque d’Onésime Reclus! Qui donc est français? Qui ne l’est pas? Qui sont ces étrangers francophones? Un Français peut-il être un «étranger»? La catégorie de francophone ne s’appliquerait-elle uniquement qu’aux étrangers?

 En somme, pourquoi faudrait-il réinscrire, dans une langue supposée commune, ces ségrégations qui montrent que nous n’avons pas encore réglé nos comptes avec l’Histoire?

 A l’heure où nous écrivons ces lignes, Le Tarmac – l’un des rares espaces dédiés exclusivement aux créations francophones – est en danger. En octobre 2016, Grâce Seri, Raphaël Naasz, Roch Bandzouzi et quelques autres comédiens rejouaient, en ce lieu, «l’Acte de respirer». C’était à l’occasion du vingtième anniversaire de la mort de Sony Labou Tansi, une grande figure de l’écriture et de la création africaine d’expression française. Il y a quelques jours, nous avons appris que la ministre de la culture a signé l’arrêt de mort de cet espace sans équivalent en France. Jusqu’à quand nous faudra-t-il avoir la patience de reprendre l’ouvrage? Pourquoi sommes-nous condamnés à devoir, chaque fois, chercher de nouveau «la force de refaire ce qui a été défait», pour reprendre cette belle formule d’Aimé Césaire?

 Et ce n’est pas tout. La revue «Africultures» est actuellement à l’agonie. Pendant plus de vingt ans, patiemment, cette plateforme aura mis nos mondes en relation. Des milliers d’articles, d’interviews, d’analyses témoignant de l’imaginaire en français des quatre coins du monde. Un site internet, une édition papier diffusée en librairie, un carnet de contenus à destination de l’apprentissage de la langue française, une base de données mutualisées. Tout cela se meurt sous nos yeux, devant l’indifférence (ou l’ignorance) de hérauts qui prétendent «déringardiser» la Francophonie et la langue française à coups de publicité et d’opérations de com.

 Le long cri d’Aimé Césaire n’a pas fini de résonner.

 Dans les deux cas évoqués plus haut, les maigres subventions ont été coupées. Si l’on ne peut pas commencer, en France même, par faire vivre ces plateformes, alors il faut cesser de parler de la francophonie. Que dire par ailleurs du mécénat culturel, notamment en Afrique, ce continent que les plus grandes entreprises et groupes industriels français considèrent comme une terre d’opportunités? Qui convaincra Total, Bouygues, Bolloré, Areva, Orange et tant d’autres maîtres de la ponction d’investir ne serait-ce que 0.5% de leurs immenses profits dans la création et la pensée africaine d’expression française?

 Nous le redisons : nous sommes opposés à toute définition de la langue française qui aurait pour fondement une idéologie nationalitaire. Une langue qui a vocation d’imaginer le monde est celle qui refuse que soient instaurées des frontières infranchissables en son sein. S’il est une caractéristique du français dans le monde contemporain, c’est justement son caractère transnational et transversal, son potentiel en tant que langue planétaire. Ce potentiel ne saurait se réaliser aux dépens des créateurs et des relayeurs qui œuvrent dans l’ombre, loin de la France, sans la permission de la France, sans attendre une quelconque rétribution de celle-ci, parce qu’ils savent depuis fort longtemps que la langue française est plus grande que la France.

 Nous ne voulons pas d’un outil, la Francophonie, qui servirait de cache-misère pour une politique de la brutalité, pour une politique qui sépare au lieu de mettre ensemble, de tisser des relations.

 Nous ne voulons pas d’un outil, la Francophonie, qui tournerait le dos au monde au lieu de l’embrasser; qui favoriserait l’enclavement des identités au lieu de faire en sorte qu’elles puissent être parcourues dans tous les sens; qui abandonnerait les arts et la culture aux forces du marché et de l’entreprise.

 Nous militons pour une langue-monde, une langue planétaire, une langue de l’en-commun, véhicule de circulation au croisement des forces de vie et d’ouverture; une langue dont l’humanité dans son ensemble pourrait se servir dans le but de partager des paroles neuves et engagées, qui interrogent notre destin dans ce qu’il a à la fois de commun et de particulier.

 Nous militons pour une langue française qui serait véritablement un bien commun; qui ferait résolument partie du patrimoine planétaire. Et, au sein de cette langue planétaire, nul ne viendrait d’ailleurs. Nul ne serait considéré comme étranger. Nul n’aurait besoin de visa. Tous et toutes jouiraient d’un droit égal de séjour. Seul compterait alors le langage que chacun inventerait (ou réinventerait) dans cette langue et grâce à elle.

 Nous sommes conscients, et nous ne sommes plus les seuls, que l’avènement d’une telle langue passera inévitablement par la reconsidération de la Francophonie institutionnelle et politique, dans une autopsie salutaire qui favoriserait enfin l’émergence d’une véritable francophonie des peuples.

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