5 mai 2018 : 200ème anniversaire de K. Marx, fondateur avec F. Engels du communisme prolétarien moderne

SE REAPPROPRIER LE MARXISME, PENSEE DIA-MATERIALISTE DE L’EMANCIPATION UNIVERSELLE 

Par *

 

L’œuvre de est si révolutionnaire (scientifiquement, philosophiquement et politiquement parlant) et sa portée historique est si universelle qu’à l’occasion du bicentenaire de sa naissance, les ennemis du communisme n’ont guère le choix qu’entre trois tactiques de contournement, faute de pouvoir contourner la stature historiquement centrale de l’auteur du Capital :

  • Soit tenter de dévaluer globalement l’œuvre de Marx, et plus encore celle d’Engels qu’il est de mode d’opposer à son camarade de lutte, en les déclarant toutes deux « obsolètes »
  • Soit faire de Marx, parfois associé à Rousseau, l’inspirateur maudit du « totalitarisme »
  • Soit tenter d’édulcorer l’apport de Marx, de « muséifier » ce combattant du prolétariat en faisant de lui un « grand philosophe » inoffensif, un « analyste » académique ou un doux « utopiste » dont il n’y aurait rien à tirer de politiquement « dur » pour notre époque.

Bien que l’actuelle période contre-révolutionnaire soit propice aux tentatives de salir ou de neutraliser post mortem les grands révolutionnaires (on l’a vu récemment à propos du Che ou de Fidel Castro), bien que, par ailleurs, le révisionnisme de droite, qui a dénaturé le PCF (« mutation ») et provisoirement abattu le Mouvement communiste international, n’ait cessé d’émousser les tranchantes leçons révolutionnaires léguées par Marx, les trois manœuvres évoquées ci-dessus sont entièrement vouées à l’échec.

D’abord, sur le plan théorique : n’en déplaise aux révisionnistes qui nient l’existence d’une philosophie marxiste, qui affadissent l’enseignement théorico-politique de Marx, qui dénigrent sa critique de l’économie capitaliste ou qui présentent comme des « innovations » leurs régressions vers le réformisme et/ou vers le socialisme utopique, l’avenir reste au…

  • matérialisme dialectique : comme l’ont montré récemment plusieurs ouvrages marxistes récents en France ou à l’étranger, la ligne philosophique défendue par le marxisme, que ses fondateurs ont liée aux orientations scientifiques cardinales de leur temps (conception dynamique et historique des phénomènes cosmiques, mise en évidence des lois de transformation de l’énergie, matérialisme chimique, unité et évolution du monde vivant, étude de l’anthropogenèse, mise en évidence du caractère historico-social de « l’essence humaine »…) et qu’Engels a nommée matérialisme dialectique et associée à l’idée de dialectique de la nature, converge de manière de plus en plus nettement avec les avancées des sciences de la nature (physique fondamentale, cosmologie, biologie…) et avec celles des sciences la société ; de même est-il impossible de saisir la portée cognitive des sciences et la dialectique de la vérité absolue et de la vérité relative qui les caractérise, sans recourir à la théorie dia-matérialiste de la connaissance exposée notamment par Marx dans l’Introduction à la méthode de la science économique (1857), véritable Discours de la méthode des sciences socio-économiques. Pour s’en convaincre, il faut appliquer le conseil, à la fois antidogmatique et antirévisionniste d’Engels selon lequel « à toute découverte faisant époque, le matérialisme doit changer de forme ». Sans dialectique de la forme et de l’essence, on ne peut saisir comment la conception matérialiste de la matière en mouvement s’enrichit sans cesse de l’étude de l’infinie variété des formes de la matérialité, y compris de celles que l’idéalisme et le créationnisme ambiants déclarent ingénument « immatérielles », comme le vide quantique, certains états-limites de l’évolution cosmique, l’énergie, les bosons, etc.

Sans cette même dialectique matérialiste des formes et de l’essence, on ne peut saisir davantage comment le changement des formes de l’exploitation capitaliste et de l’oppression impérialiste n’annonce nullement la « fin de l’histoire » (Fukuyama), ou l’« adieu au prolétariat » (Gorz), mais bien une aggravation et une extension constantes de l’exploitation de l’homme par l’homme. Sans l’idée, dégagée par Lénine dans son étude classique intitulée et sa doctrine, que « la dialectique est l’étude de la contradiction dans l’essence même des choses », on ne peut pas saisir non plus en quoi la prise en compte des contradictions, notamment dans l’évolution du système capitaliste, donne prise à la transformation progressiste de la société ; ni comprendre pourquoi la révolution socialiste, le mode de production socialiste-communiste, le pouvoir des travailleurs peuvent et doivent changer de formes selon les pays, les temps et les lieux, sans que soit jamais affecté leur contenu de classe principal et universel : l’expropriation du capital et la constitution du prolétariat en classe dominante dans la perspective de l’extinction de toute forme de domination d’Etat.

  • matérialisme historiqueConceptuellement solidaire de la dialectique de la nature, le matérialisme historique marxiste part du constat que, par la dynamique à la fois solidaire et contradictoire des rapports de production et des forces productives, les modes de production successifs ou parfois, simultanés, communautés premières, esclavage, féodalité, capitalisme, socialisme, mode de production « tributaire », déterminent la structuration des sociétés, la signification politique ultime des idéologies, l’émergence des classes sociales, la consolidation et le remodelage incessant de l’Etat de classe, leur éventuel dépassement révolutionnaire, voire l’horizon du développement plénier des individus en lien avec le dépérissement de l’Etat (y compris de l’Etat socialiste) et avec l’extinction progressive des aliénations religieuses, politiques, génériques, etc. Loin de rabattre les sciences économiques et socio-historiques vers un « productivisme » ou vers un « économisme » absurdes, qui sont au contraire un trait dominant du capitalisme-impérialisme, la conception matérialiste de l’histoire s’articule à la dialectique de la nature pour décrire comment,

« les hommes commencent à se distinguer des animaux quand ils commencent à produire leurs moyens d’existence, pas en avant qui découle de leur complexion corporelle » (Marx-Engels, L’idéologie allemande, 1846) ; si bien que la question aujourd’hui rebattue de manière scolastique pour savoir si l’homme est ou non un animal, doit être posée et résolue dynamiquement étant entendu que, par leur constitution biologique même, résultat de l’évolution naturelle, les hommes ne se rapportent pas directement à la nature ou aux autres hommes mais qu’ils doivent passer pour cela par l’appropriation collective et personnelle des moyens de production et d’échange, au sens le plus large du mot, qui structurent l’univers social dans lequel ils sont précipités en naissant ; bref, sauf à régresser terriblement dans le domaine des sciences socio-historiques, mais aussi dans celui des sciences du psychisme, il faut pleinement saisir la signification révolutionnaire profonde de la 6ème Thèse de Marx sur Feuerbach : « l’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente aux individus isolés, dans sa réalité, elle est l’ensemble des rapports sociaux ».

– par sa dynamique propre, le capitalisme n’engendre la richesse qu’en épuisant ses deux sources, la Terre et le travailleur (Le Capital), ce qui montre que Marx n’a jamais fétichisé la production et « la » technique, qu’il les a au contraire toujours replacées dans une dynamique naturelle et historique de portée, non seulement politique, mais « anthropologique ». Et cela, sans jamais perdre de vue l’idée que la mesure du progrès historique n’est ni l’entassement insensé d’objets, ni la course absurde au profit maximal, mais la satisfaction des besoins humains replacée dans la perspective du développement multilatéral des individus s’appropriant solidairement l’héritage social ;

– comment l’urgente et indispensable transformation communiste de l’humanité est indispensable à la fois pour civiliser et pour humaniser en profondeur l’être humain et, symétriquement, pour permettre aux hommes de régler de manière planifiée, collective, démocratique, « économique » au vrai sens du mot, leurs relations avec l’environnement : sans cela, impossible de reproduire rationnellement – si paradoxal que cela paraisse ! – les conditions naturelles de leur développement social. Ce qui, à l’encontre d’une « écologie profonde » reniant les Lumières et le progrès scientifique, comme d’un productivisme aveugle asservi au tout-profit, peut permettre à l’espèce humaine, initialement produit aveugle de l’évolution naturelle, de se muer en genre humain – comme dit le refrain de l’Internationale : le « retour à l’état de nature » ne pouvant plus être que barbarie à notre époque, cette révolution économique, culturelle et anthropologique, est la seule manière de réconcilier durablement la nature et la production par un mouvement symétrique de civilisation de la « civilisation », et de re-naturalisation de la nature, un double mouvement dont le nom est communisme. 

  • la critique marxiste, à la fois assumée et renouvelée, de l’économie politique capitaliste et de la « culture » avilissante du capitalisme-impérialisme – Le voile idéologique de la « fin des idéologies » et de « fin de l’histoire » triomphant de l’odieux socialisme réel sous la bannière de la Sainte Trinité : Tout-marché / Etat de droit / Démocratie libérale, s’est vite déchiré sous l’effet des crises, des guerre impérialistes, des migrations forcées proprement génocidaires et de l’aiguisement des antagonismes capitalistes. En réalité, l’ « économie de marché ouverte sur le monde où la concurrence est libre et non faussée » que prescrit totalitairement l’UE de Maastricht, aboutit à l’étouffante domination des monopoles capitalistes qui, par Etats et Empires (trans-)continentaux interposés, laminent les acquis sociaux, avilissent les peuples souverains, expulsent les productions nationales et les PME indépendantes, strangulent les libertés collectives et individuelles (privatisation du commun et intrusion des monopoles dans la sphère privée vont de pair), dévastent des régions entières, s’allient aux pires réactionnaires (du pronazi Porochenko au boucher Netanyahou en passant par les fanatiques islamistes ou par les fauteurs d’Apocalypse nucléaire du dispensationnisme US) et durcissent sans cesse l’extorsion de la plus-value, le surprofit impérialiste et l’hyper-parasitisme financier mondial dans l’espoir vain de conjurer la baisse tendancielle du taux de profit moyen et les crises de plus en plus globales et récurrentes qu’elle secrète. Plus-value, prolétariat, voire capitalisme monopoliste d’Etat travesti en « néolibéralisme » et élargi-déplacé aux échelles continentale et transcontinentale, surprofit néocolonial appuyé par d’incessantes guerres impérialistes à tendance génocidaire, rien de cela ne disparaît, bien au contraire, sous les formes pseudo-modernes et pseudo-ludiques qui défigurent la révolution technico-scientifique et qui dévoient vers l’individualisme et vers l’infantilisme de masse (ce que le sociologue marxiste Michel Clouscard nommait le capitalisme de la séduction) l’aspiration des jeunes à l’épanouissement personnel.

En effet, le capitalisme-impérialisme contemporain est confronté à une contradiction de plus en plus insurmontable que Marx avait décelée dans sa Contribution à la critique de l’économie politique : le jeu normal du développement capitaliste socialise en effet de plus en plus la production à l’échelle planétaire tout en concentrant la propriété, la jouissance et le pouvoir dans les mains d’une oligarchie de plus en plus réduite, structurellement égoïste et irresponsable. Le capitalisme-impérialisme prend ainsi un tour de plus en plus un tour exterministe (économiquement, politiquement, culturellement, militairement, « écologiquement », il est de moins en moins compatible avec la survie, ou du moins avec le développement humain de l’humanité), l’avertissement lancé à l’humanité pensante par Engels, et que Rosa Luxemburg avait popularisé durant la première guerre impérialiste mondiale, devient ainsi de plus en plus pertinent : Socialisme ou barbarie ? Cette dimension anti-exterministe du combat contemporain pour le socialisme a été traduite en slogans percutants par Fidel Castro, grand passeur d’histoire révolutionnaire et chef de file mondial des résistances aux contre-révolutions du 20ème siècle finissant : « Patria o muerte, socialismo o morir ! », ce qui permettait au grand dirigeant cubain défunt d’associer intimement le combat anti-impérialiste pour l’émancipation nationale à la lutte des travailleurs pour la révolution socialiste-communiste.

Ainsi le marxisme permet-il plus que jamais, contre le non-sens destructif porté par l’absurde logique de l’accumulation capitaliste, de prendre à bras le corps, sur des bases prolétariennes, matérialistes, dialectiques et scientifiques, le sens profond de notre temps : celui du passage de l’humanité au socialisme-communisme comme levier historique de l’émancipation solidaire de tous les hommes faisant de leur libre développement personnel le moyen et la fin de l’histoire comme autoproduction de la liberté. Tel était le sens profondément humaniste et « personnalisant » du Manifeste du Parti communiste affirmant d’emblée que le mode de production communiste ne pourra s’établir, se consolider et se développer que si « le développement de chacun devient la clé du développement de tous ».

Sur le plan proprement politique, l’étude des contradictions du système capitaliste confirme l’idée énoncée par Georges Dimitrov, lors du 7ème congrès de l’Internationale communiste, que « les contre-révolutions sont des parenthèses de l’histoire, l’avenir est aux révolutionnaires ». Si bien que les principales conclusions du Manifeste du Parti communiste valent toujours pour notre temps.

  • Oui, l’internationalisme prolétarien reste l’arme maîtresse des classes dominées. Alors que les sociétés transnationales élargissent la production capitaliste à des millions d’individus dans les pays dits du Sud, alors que, par ses productions et par ses luttes, la classe ouvrière affirme sa puissance sociale en Chine, en Inde, au Brésil et dans bien d’autres pays, un internationalisme prolétarien de nouvelle génération ne peut manquer de s’affirmer ; il faudra pour cela, que, refusant à la fois le nationalisme diviseur et ses variantes (euro-régionalismes séparatistes, communautarismes religieux…) et ces courroies de transmission de l’UE que sont les appareils pseudo-internationalistes du Parti de la Gauche Européenne ou de la Confédération Européenne des Syndicats, le Mouvement communiste international renaissant fasse acte d’esprit autocritique et d’innovation révolutionnaire sans renier son passé héroïque et ses grandes réalisations historiques. Ce qui implique d’éviter le double écueil du révisionnisme antimarxiste et de son ombre portée et pseudo-marxiste, le sectarisme dogmatique. Comme l’ont successivement enseigné à divers degré les écrits de Marx et d’Engels, de Lénine, de J. Staline, de G. Dimitrov, de M. Thorez et de G. Politzer, de Ho Chi Minh, de F. Castro, d’A. Cunhal, de T. Sankara, etc., les communistes de l’espace européen doivent réapprendre d’urgence à distinguer sur des bases de classe le nationalisme réactionnaire du patriotisme anti-impérialiste, l’euro-mondialisme néolibéral de l’internationalisme prolétarien. Sans cela, impossible de faire vivre dans les conditions de notre temps (jusqu’à faire naître le jour venu une nouvelle Internationale communiste ?) la devise du Komintern élargissant l’appel du Manifeste : « Prolétaires de tous les pays, peuples opprimés du monde, unissez-vous ».

  • Oui, la classe ouvrière, cœur du prolétariat et du monde du travail, reste la principale classe motrice des développements progressistes à venir car c’est elle qui, fondamentalement, dans sa riche diversité moderne, en englobant des métiers nouveaux, en se transformant sans cesse, en embrassant objectivement de larges secteurs de la jeunesse en formation, des travailleurs privés d’emploi, des salariés retraités, produit, a produit ou produira tous les biens matériels et tous les « services » indispensables à la vie humaine ; et surtout, c’est la classe ouvrière qui, étant de toutes les classes la plus exploitée et la plus vitalement intéressée à l’avènement d’une société sans classes affranchissant tous les hommes et tous les peuples, est aussi la plus portée à défendre les biens communs et à supprimer toute forme d’exploitation économique, d’oppression politique, de domination impériale, d’aliénation religieuse, de despotisme patriarcal, de comportement oppressif et de saccage environnemental ; c’est donc elle qui, comme y invitait déjà Marx, peut isoler le grand capital, fédérer et diriger de larges front populaires, patriotiques et anti-impérialistes, ainsi que de larges alliances progressistes internationales indispensables pour éviter le « solo funèbre » (dixit Marx à propos de la Commune) des prolétaires qui les condamnerait inéluctablement à la défaite et aux différentes variantes de la fascisation ;
  • Oui, la socialisation des moyens de production et la planification démocratique de la production sont les seules voies possibles pour stopper la destruction concomitante de l’humain et de l’environnement, pour « déparasiter » l’économie mondiale et déployer les productions socialement utiles et pour sauver l’humanité de la catastrophe où la mène le capitalisme-impérialisme ; car il est impossible de « partager les richesses », d’établir de vraies démocraties, de conjurer la mondialisation des guerres impérialistes et d’engager la marche vers la fraternité universelle sans exproprier le grand capital, sans organiser les coopérations internationales sur des bases mutuellement profitables aux peuples, sans, en un mot, permettre aux hommes de produire et de contrôler ensemble les moyens de leur propre émancipation ;
  • Oui, il faut un grand parti communiste de classe, fortement organisé et ancré dans la classe ouvrière et la jeunesse populaire : Engels et Marx dans Le Manifeste, puis Marx dans La guerre civile en France, puis Lénine dans Que faire ?, ont démontré que, sans un parti prolétarien de combat porteur d’une analyse scientifique de la société, liés aux luttes de tout le peuple et unifiant les travailleurs sur la visée d’une société sans classes, les travailleurs ne pouvaient pas devenir les sujets libres ou les « co-constructeurs », dirait-on aujourd’hui, de leur devenir social. En effet, comme l’expliquait L’Idéologie allemande, « dans toute société divisée en classes opposées, les pensées dominantes sont les pensées de la classe dominante car ceux qui possèdent les moyens de production matériels disposent aussi des moyens de production spirituels », ce qui est plu tristement vrai que jamais à une époque où les monopoles capitalistes et les Etats à leur dévotion accaparent les grands moyens médiatiques et scolaires permettant de formater l’esprit des dominés et d’asservir les intellectuels les moins critiques. C’est pourquoi Lénine a clairement prolongé Marx et Engels, et par devers eux l’expérience historique des jacobins et des Sans Culottes français, quand il a montré à la fois que le parti communiste devait fortement se lier à la théorie marxiste (« pas de mouvement révolutionnaire sans théorie révolutionnaire ») et que le centralisme démocratique était la seule manière de donner toute son efficacité à l’organisation prolétarienne en articulant la discussion la plus large à la discipline la plus rigoureuse dans l’exécution des décisions prises.
  • Oui, l’avenir reste à la lutte de classe menant à la société sans classes via la « dictature du prolétariat ». Comme l’expliquait Marx en 1857 dans une lettre à  Weydemeyer, en des termes qui cinglent au visage tous les « marxistes » actuels qui, d’Olivier Besancenot à Pierre Laurent, ont « modernisé le marxisme » en « abandonnant » la dictature du prolétariat :

« En ce qui me concerne, je n’ai ni le mérite d’avoir découvert l’existence des classes dans la société moderne, ni celui d’avoir découvert leur lutte. Les historiens bourgeois avaient bien avant moi exposé le développement de cette lutte des classes et les économistes bourgeois avaient décrit l’anatomie économique de ces classes. Ce que j’ai fait de nouveau consiste dans la démonstration suivante : 1°) l’existence des classes ne se rattache qu’à certaines luttes définies, historiques, liées au développement de la production ; 2°) la lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat ; 3°) cette dictature elle-même constitue seulement la période de transition vers la suppression de toutes les classes et vers la société sans classes ».

Chacun constate en effet que, tombant de plus en plus son masque « démocratique » et sa prétention à transcender les antagonismes sociaux, l’Etat bourgeois moderne frappe de plus en plus durement les classes dominées, ouvriers, employés, petits patrons de la ville et de la campagne, agents des services publics, etc. ; prenant politiquement appui sur des dictatures continentales grossièrement antisociales comme l’UE, la grande bourgeoisie s’emploie à fasciser la vie politique, « flique » de plus en plus les couches populaires et la jeunesse et sape la souveraineté des peuples… quand elle ne fraie pas carrément avec les nostalgiques du fascisme traditionnel (Europe de l’Est, Ukraine, Autriche, Pays baltes…). Face à ces tendances ultraréactionnaires, les régimes populaires à venir devront donc à la fois briser les menées contre-révolutionnaires des exploiteurs dépossédés, impulser la démocratie populaire la plus large et construire un appareil d’Etat nouveau, entièrement contrôlé par le peuple travailleur.

Sur tous ces points, il est aberrant d’opposer Marx à Lénine et à l’expérience socialiste, la première de l’histoire, qui est sortie de la Révolution d’Octobre 1917. En effet,

  • L’analyse de l’impérialisme, que Lénine a finement développée dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916) se situe dans le droit fil du Capital qui montrait déjà que le capitalisme concurrentiel et « libéral » conduit nécessairement au capitalisme monopoliste, qui constitue l’essence de l’impérialisme. Etre marxiste dans les conditions actuelles, dominées par le capitalisme-impérialisme « réactionnaire et pourrissant », ce n’est donc pas reproduire platement les analyses conjoncturelles de Marx, oublier les bases de principe de son enseignement et célébrer intemporellement certaines vertus « révolutionnaires » du capitalisme (comme Engels et Marx le faisaient encore pour une part, et à juste raison, dans Le Manifeste). Ce n’est pas non plus ressasser hors contexte que « les prolétaires n’ont pas de patrie » en en tirant la conclusion, déjà fortement nuancée par Marx, que le patriotisme serait forcément contre-révolutionnaire ; le marxisme vivant consiste au contraire à nourrir au présent, par l’ « analyse concrète de la situation concrète » (Lénine) ou par l’étude de la « logique spéciale de l’objet spécial » (Marx), le rapport dynamique qui était celui de Marx et d’Engels avec leur époque. A l’époque du capitalisme-impérialisme, il faut étudier avec précision la « chaîne impérialiste » mondiale, repérer où passent ses lignes de fracture (entre exploiteurs et exploités, mais aussi entre Etats dominants et peuples dominés, voire entre Etats dominants…) et déterminer où sont les « maillons faibles » de ladite chaîne, comme c’était le cas de la Russie tsariste en 1917. Et surtout, il faut cesser de confondre des cartels impérialistes agressifs, bellicistes et antipopulaires (UE, zone euro, ALENA, OTAN, OMC, CETA…) avec des cénacles potentiellement internationalistes qu’il suffirait au mouvement ouvrier de « démocratiser du dedans ». En réalité, il faut briser ces nouvelles Saintes-Alliances pour restaurer le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, bâtir de nouvelles coopérations internationales et rouvrir concrètement la voie de la révolution en Europe et ailleurs. Pas plus que Marx et Engels n’ont jamais appelé à tirer magiquement on ne sait quelle « Europe démocratique » de l’Europe contre-révolutionnaire de Metternich, les révolutionnaires actuels ne doivent s’imaginer extraire une « Europe sociale, pacifique et démocratique » de la très réactionnaire UE de Maastricht que ses « pères fondateurs » Schuman et Monnet ont conçue de A à Z pour abattre l’Europe socialiste, laminer les acquis des ouvriers occidentaux, arrimer l’UE à l’OTAN et détruire méthodiquement toutes les souverainetés populaires. La renaissance républicaine du peuple français broyé par la « construction » euro-atlantique, de même que l’avènement d’un nouveau Printemps des peuples d’Europe, passent au contraire par le démantèlement de l’UE contre-révolutionnaire, anticommuniste, russophobe et anti-syndicaliste, que définissent univoquement les traités supranationaux et néolibéraux (uniquement modifiable à l’unanimité des Etats-membres !) qui sont présentement en vigueur.
  • à l’égard du socialisme réel, c’est-à-dire de la première expérience historique de construction du socialisme qui s’est développée au 20ème siècle aux échelles nationale, européenne et mondiale (Révolution de 1917, écrasement de Hitler par l’Armée rouge, Révolutions populaires yougoslave, tchécoslovaque, chinoise, cubaine, vietnamienne, tentatives révolutionnaires en Afrique…), il convient de réactiver le comportement dynamique, équidistant du suivisme aveugle comme du reniement liquidateur, que Marx a mis en œuvre dans sa défense critique de la Commune de Paris (La guerre civile en France). Défendant avec chaleur les Communards exterminés par le « nabot sanglant » Thiers, dressant le magnifique bilan historique de la Commune, Marx n’en a pas moins pointé durement les lacunes tactiques de la Commune en poursuivant un seul but : dégager les causes de la défaite pour préparer les victoires communistes à venir. Si des lacunes, voire des déviations croissantes ne s’étaient pas manifestées au fil de la construction du primo-socialisme, si, à la faveur d’errements stratégiques, une « nomenklatura » oisive et liquidatrice ne s’était pas peu à peu emparé de plusieurs PC au pouvoir (ainsi que des directions eurocommunistes de plusieurs PC occidentaux), comment l’offensive capitaliste, qui fut stoppée par les bolcheviks en 1918 ou en 1942, et qui a si bien marché dans les années 80, aurait-elle pu provoquer, presque sans coup férir, l’effondrement fulgurant du camp socialiste européen ? A l’inverse, comment de telles déviations de type « thermidorien » auraient-elles pu se consolider et s’enkyster (« stagnation ») si l’impérialisme n’avait pas exercé au long cours une terrible pression déformante, militairement, économiquement, idéologiquement, sur le camp socialiste (ce que résume le mot guerre froide), alors que de leur côté, une majorité de PC occidentaux avaient renoncé de fait à agir pour le socialisme dans leurs pays respectifs ? Sans entrer ici dans le détail d’une analyse révolutionnaire de la contre-révolution qui a détruit le camp socialiste mondial, on doit au moins tirer deux leçons politiques majeures :
  • à la lumière du bilan terrible de la restauration contre-révolutionnaire du capitalisme (qui est le vrai nom de la « mondialisation » et de sa déclinaison régionale, la « construction européenne »), avec tout ce que ce bilan comporte de régressions sociales, de défaisance des nations libres, de recolonisation rampante du Sud de la planète et de l’Est de l’Europe, de marche aux guerres impérialistes et à la fascisation, de casse de la diversité culturelle et linguistique mondiale au profit du tout-anglais « transatlantique », de recul général des Lumières et des idées progressistes, il faut résolument défendre le bilan historique du socialisme. En réalité, la criminalisation du communisme historique n’a d’autre but que de diaboliser l’action politique et syndicale de classe, que de forclore l’alternative anticapitaliste, de banaliser l’extrême droite, voire de réhabiliter à petit bruit les nostalgiques du Reich. Mais qu’attendre d’autre de la part de ceux qui appellent publiquement, comme l’a fait le grand patron Denis Kessler dans Challenges (novembre 2007) à « démanteler le programme du CNR », ou qui viennent encore récemment de sonner l’hallali contre l’héritage de Mai 68 ?
  • bien entendu, il faut aussi faire l’inventaire de ce qui n’a pas marché à l’Est ; pour diverses raisons que le présent texte n’a pas vocation d’aborder, la visée communiste s’y est obscurcie au profit d’une compétition avec le capitalisme qui finissait par emprunter à ce dernier les critères mêmes (culturels, économiques, etc.) permettant d’évaluer le développement de la société. A contrario, si Cuba socialiste est toujours debout, c’est parce que, malgré le contexte géopolitique et régional absolument désastreux, l’île fidèle a maintenu le cap du socialisme. Elle n’a pu le faire que parce que ses dirigeants ont sans cesse pratiqué et indiqué le cap du communisme (à travers le développement de la Santé publique, de l’éducation pour tous, de l’internationalisme prolétarien agissant en Afrique ou en Amérique latine, de l’exportation de milliers de médecins et d’instituteurs cubains en Amérique latine, sans parler de l’intervention cubaine d’avant-garde sur les questions environnementales).
  • Enfin, la continuité politique existant entre, d’une part, Marx et Engels, fondateurs et principaux inspirateurs de l’Association Internationale des Travailleurs, et Lénine, le fondateur de l’Internationale Communiste, se dessine aussi sur le terrain pratico-organisationnel. Marx et Engels durent sans cesse se battre sur deux fronts à l’intérieur de la Première Internationale : à la fois contre le réformisme proudhonien, qui s’imaginait transformer le capitalisme graduellement en développant un système de mutuelles, et contre l’anarchiste Bakounine, qui prétendait renverser le capitalisme sans parti communiste de combat, sans discipline révolutionnaire, sans syndicalisme revendicatif, sans passer par la conquête du pouvoir d’Etat ni par l’étape désagréable (pour qui ?) de la dictature du prolétariat. De même Lénine devra-t-il polémiquer à la fois contre l’aile droite menchévique de la Seconde Internationale (par ex. dans La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky), et contre le « communisme de gauche » incapable de saisir la nécessité d’alliances, voire, dans certaines conditions, de compromis sociopolitiques offensifs permettant d’affaiblir l’ennemi de classe et de rapprocher le but final révolutionnaire (cf La maladie infantile du communisme). Sur les plans stratégique, voire historico-anthropologique, il n’est que de lire à la file La critique du programme de Gotha (Marx) et L’Etat et la révolution (Lénine) pour constater la parfaite continuité de leurs vues respectives (une fois intégrées les différences de temps et de lieu) à propos des conditions générales du passage du capitalisme au communisme via la révolution socialiste et la dictature du prolétariat dans sa « large diversité de formes »…

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Ce n’est donc pas de moins de marxisme, de léninisme, d’internationalisme prolétarien, de centralité du monde du travail, de pouvoir populaire, mais de plus et mieux de tous ces ingrédients de la dynamique révolutionnaire menant du capitalisme au socialisme-communisme que nous aurons besoin à l’avenir, non seulement pour rendre enfin le socialisme irréversible, mais pour conjurer à temps les menaces mortelles que l’exterminisme impérialiste fait peser sur la planète et sur l’humanité.

Et c’est en accentuant cet engagement humaniste, prolétarien et révolutionnaire que les militants franchement communistes, les militants syndicaux de lutte et les citoyens vraiment progressistes commémoreront efficacement le bicentenaire de Marx, à jamais l’un des plus fins penseurs et l’un des plus vaillants praticiens de l’émancipation universelle.

*Philosophe, secrétaire national du Pôle de Renaissance Communiste en France (PRCF). Derniers ouvrages parus : Sagesse de la révolution (Temps des cerises, 2009) ; Patriotisme et internationalisme (CISC, 2011) ; Marxisme et universalisme (Delga, 2015) ; Lumières communes (Traité de philosophie générale à la lumière du matérialisme dialectique, 4 tomes parus chez Delga, un tome 5 à paraître sur les questions éthiques et esthétiques) ; Le nouveau défi léniniste (Delga 2017).