Théorie du genre, mariage pour tous : Eléments exploratoires pour l’élaboration du point de vue communiste

gg2De nouveau, les partisans de la « théorie du  » (qui n’est pas un « fantasme » mais une idéologie mondiale influente provenant des Etats-Unis !) et les partisans d’une vision cléricale et conformiste de la famille, s’affrontent et monopolisent le débat « sociétal ». Comme si, notamment, le marxisme n’avait rien à dire de spécifique sur la dialectique matérialiste du masculin et du féminin dans le développement historique. Comme si l’on était forcé de choisir entre une approche naturaliste, religieuse, fixiste, des sexes et de la famille, et une approche culturaliste confondant et négation de la différence sexuelle.

Le philosophe marxiste G. Gastaud a pourtant publié dans « Etincelles », la revue théorique du P.R.C.F., un article intitulé Marxisme et questions sociétales, dont nous extrayons le passage suivant :

A propos du “mariage pour tous” et la “théorie du genre” [1] Eléments exploratoires pour l’élaboration du point de vue communiste.

« La bourgeoisie, on peut lui toucher les fesses, pas le porte-monnaie ». Angel Parra, chanteur chilien, militant antifasciste.

« C’est l’un des traits constants de toute mythologie petite-bourgeoise, que cette impuissance à imaginer l’Autre ». Roland Barthes, Mythologies.

Certains jugeront que les communistes n’ont pas, comme tels, à se prononcer sur ce genre de question, facilement traitées par d’aucuns de « diversion ». Sauf que, pour certains concitoyens – notamment pour les couples homos qui élèvent déjà de facto des enfants – cette question du mariage pour tous n’a rien de « secondaire ». Sauf que l’U.M.P., l’Eglise catholique, le P.C.-P.G.E., le P.S., les Ecolos, le F.N. ont pris position de diverses manières sur ce point : les communistes seraient-ils les seuls à n’avoir rien à dire sur le sujet ou plutôt, dans les faits, doivent-ils se satisfaire de se répartir aléatoirement, sans réflexion propre, entre les différents camps bourgeois et petit-bourgeois en présence, certains camarades prenant le risque de rallier sans se l’avouer la vieille homophobie machiste, d’autres préférant – pour des raisons qui relèvent de l’image de soi, en particulier pour ne pas risquer d’être taxés de « réacs » – rallier l’opinion de la grande presse majoritairement favorable au mariage homo « pour coller aux autres pays européens » (sic). Bien entendu, il y a volonté de diversion de la part de Hollande quand il brandit ce type de débat au moment précis où il lance à la fois un « pacte de compétitivité » et un plan de méga-austérité « pour sauver l’euro » et allouer des milliards d’euros à la finance mondiale. Mais précisément, l’effet que produit cette « diversion » hollandaise est hautement politique et pour cette raison, il ne peut pas être méconnu : car son objet est de reconstituer comme à la parade l’opposition déjà signalée entre ce que j’appellerai le camp des « beaux-beaufs », celui de l’U.M.’ Pen insidieusement appuyé sur les Eglises catholiques (hors Eglise réformée), et le camp des bobos, qui gravite autour des cadres sups friqués qui vivent au cœur des métropoles parisienne, lyonnaise et autres. N’est-ce pas là précisément le type d’étau idéologique qu’il nous faut briser au lieu, de facto, de choisir l’un des côtés de la tenaille en nous mettant soit à la remorque des francs réactionnaires (qui dans leur imaginaire barbare et pseudo-viril se font gloire de « casser du pédé »), soit à la remorque des bobos, qui dans le cadre de l’idéologie capitaliste actuelle de la transgression, de la déréglementation, de la dénationalisation, de la « nomadisation », de la « dés-identification », se fantasment sous la forme d’ « hommes sans qualités », dénués de classe sociale, de patrie (sauf l’U.E. et l’Union transatlantique !), voire de sexe, en portant aux nues le mythe d’une pseudo-« liberté transcendante » qui n’est que la couverture mythifiée de la totale fluidité du capital et de sa devise managériale tristement connue :

« … ne pas s’attacher aux pays, ne pas s’attacher aux produits, ne pas s’attacher aux hommes »[2].

Bien entendu, on ne trouve pas à ma connaissance chez Marx ou chez Lénine de réflexion étendue sur la question homosexuelle. On pourrait alors décréter que l’approche matérialiste est inopérante en matière de « libération sexuelle ». Il n’en est rien. Engels fut par exemple, dans son grand livre L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat, un des pionniers de l’approche communiste de ce problème « sociétal » qu’est le rapport socio-historique entre l’homme et la femme dans les sociétés de classes. De même Lénine s’est-il clairement prononcé sur la question de l’ « amour libre », et il ne l’a pas fait de manière subjective, en fonction de son « ressenti » sur la question, mais à partir d’une analyse de classe de ce que signifie contradictoirement la liberté sexuelle pour le prolétariat et pour la bourgeoisie. Il est clair par ex. que si aujourd’hui des communistes réellement liés à la classe ouvrière étaient en état de « donner le la » en matière de politique familiale, ils commenceraient par s’occuper de près des « familles monoparentales », un terme pudique qui désigne les femmes – notamment ouvrières, employées ou chômeuses – qui élèvent seules leurs enfants dans des conditions de grande précarité sociale et relationnelle. Mais priorité ne signifie pas exclusivité. Dans la question du mariage homo il y a plusieurs données idéologico-politiques qui intéressent les progressistes. Certaines problématiques sont tellement évidentes qu’elles peuvent comporter des réponses progressistes immédiates, nous permettant de nous orienter dans l’urgence. D’autres problématiques sont nettement plus complexes, notamment celle de l’adoption et de ses conditions optimales du point de vue des intérêts des enfants : paradoxalement, ces questions ne font pas appel à un positionnement de classe direct, bien qu’elles nécessitent pour être traitées d’être référées à ce que j’appellerai la dimension anthropologique au long cours du marxisme, une dimension très souvent sous-estimée par les marxistes qui ne connaissent pas toujours les écrits anthropologiques fondamentaux des classiques du marxisme : j’entends par là des écrits qui ne portent pas forcément sur les luttes à court terme au sein de la société capitaliste, mais qui traitent avec une largeur de vue digne des origines hégéliennes du marxisme de l’histoire universelle de l’humanité et sur les conditions générales de l’autoformation du genre humain. De même que lorsqu’on souhaite aborder en marxiste les questions de la bioéthique[3], c’est cette dimension anthropologique du marxisme, qui situe la conjoncture capitaliste dans le mouvement multimillénaire de l’histoire, un mouvement qui mène l’homme premier de la nature à la culture à travers la « production des moyens d’existence » – sans négliger le moins du monde les rapports de langage, la parenté, l’héritage social, etc. – et qui conduit chaotiquement notre espèce tragique du communisme primitif au combat communiste moderne à travers des millénaires d’exploitation de l’homme par l’homme, de surexploitation du sexe féminin, de mise en place d’institutions comme la propriété privée, l’Etat de classe, l’héritage de classe, les grands appareils idéologiques d’Etat religieux, etc.

Quelques évidences premières :

Le premier intérêt des luttes actuelles pour le mariage homo est de contester frontalement l’homophobie, et à travers elle, le machisme et la domination patriarcale, ces alliés traditionnels de religions oppressives qui toutes, catholicisme, luthérianisme, calvinisme, islam, bouddhisme, hindouisme, judaïsme, ont fortement dévalorisé la femme et tout ce qui passait pour « féminin » en l’homme[4]. Tout communiste, tout militant ouvrier éclairé, doit d’abord comprendre que l’hétérosexualité et l’homosexualité ne sont pas des « choix » (vertueux ou vicieux, peu importe) qu’on pourrait à son gré valoriser ou punir. Tout jeune homme, toute jeune fille découvre, le plus souvent à l’époque de sa puberté et sans trop savoir comment il ou elle en est arrivé(e) là, qu’il ou elle est attiré(e) par les personnes de son propre sexe ou par celles de l’autre sans l’avoir choisi par un acte de sa « volonté ». La psychanalyse affirme que cette « orientation sexuelle » s’effectue de manière principalement inconsciente et qu’elle s’opère largement en fonction des relations dites « Œdipiennes » (le triangle père-mère-enfant, ou ce qui en tient symboliquement lieu pour l’enfant et que Jacques Lacan appelle le « nom du père »). Elle n’est donc ni la projection directe du sexe biologique – bien des homosexuels mâles sont physiquement « virils », bien des lesbiennes sont physiquement « féminines » – ni le résultat d’une « décision » morale ou immorale[5] du sujet sur son devenir sexuel ultérieur : il y a bien un aiguillage… mais il n’y a pas forcément d’aiguilleur ! La preuve c’est que des milliers de jeunes garçons homos ne supportent pas leur état, qu’ils en ont terriblement honte, qu’ils  n’osent même pas en parler à leurs parents et à leurs meilleurs amis et que, à la grande honte de nos sociétés si « charitables », à conditions sociales égales, il y a six fois plus de jeunes homos que de jeunes hétéros qui se suicident. La lutte antifasciste contre le nazisme, qui exterminait les « étoiles roses » (homosexuels) autant que les « étoiles rouges » (communistes et syndicalistes) et les « étoiles jaunes » (les juifs), aurait dû vacciner pour des siècles tous les progressistes : l’essence de l’immoralité fasciste, cette politique exterministe de l’oligarchie bourgeoise à l’époque impérialiste, consiste à criminaliser des catégories entières d’individus (« les juifs », « les tziganes », « les Slaves », « les fous », etc.) non pas en fonction de ce qu’ils ont fait à la suite d’un libre choix (c’est la notion élémentaire de responsabilité judiciaire, qui date des grandes tragédies grecques d’Eschyle et de Sophocle) mais de ce qu’ils sont biologiquement ou socialement sans l’avoir en rien décidé, à la suite de circonstances ne dépendant pas de leur volonté. Songeons par ex. que pendant des siècles, ce fut une malédiction dans notre pays que de naître… roux (« rouquin », « rousseau », « Poil-de-Carotte »…). Or la justice, dans une société tant soit peu civilisée, ne punit pas des individus parce qu’ils sont du sexe féminin (infanticide des filles à Sparte, ou dans la Chine féodale), elle impute des actes volontaires après jugement et estimation contradictoires des responsabilités individuelles ; et elle est tenue d’offrir au coupable la possibilité plus ou moins proche – selon la gravité de l’acte sanctionné – de se réinsérer socialement (d’où l’immoralité, hors circonstances exceptionnelles où prévaut légitimement le salus populi suprema lex des républicains romains ou du Comité de salut public, de la peine de mort et même de la perpétuité réelle).

Par ailleurs le machisme, dont les formes les plus violentes sont l’homophobie (il n’y a pas si longtemps que les imbéciles de village se donnaient le mot pour « casser la gueule aux pédés ») et le tabassage des femmes[6], est étroitement lié historiquement, comme Engels l’a montré dans son livre sur la famille et l’Etat, aux sociétés de classes à travers l’institution de la propriété privée et de l’héritage : l’homme propriétaire transmet son nom et ses biens, il a droit à la polygamie (légalement, comme dans les sociétés régies par la Charia, ou à travers l’adultère toléré pour l’époux dans les sociétés de tradition chrétienne, du moment que les « enfants naturels » ne sont pas reconnus[7]), quant à la femme, elle doit être vierge au mariage et fidèle pendant toute sa durée car « tout ce qui naît dans le troupeau vient du bélier » et les enfants nés de l’épouse sont censés être du mari (on voit plus aisément qui est la mère que qui est le père…). Elle sera donc surveillée et fliquée idéologiquement (par la religion exaltant la virginité et la chasteté), l’homme qui « court » les filles étant valorisé tandis que la femme qui en fait autant sera traitée de « pute » ou de nymphomane. Du même coup cette dévaluation du sexe féminin conduit aussi à mépriser les « hommes féminins » et – pas toujours à un degré moindre – les « femmes masculines » et autres viragos. Aussi longtemps que l’on méprisera les femmes, on méprisera aussi les « pédés » et vice-versa, si bien que la lutte contre l’homophobie intéresse tous les progressistes épris d’égalité entre les deux sexes, donc aussi les hommes hétéros en tant qu’ils ont compris cette évidence que pour être aimés de leur compagne, il leur faut d’abord la traiter en égale[8]. On n’est pas communiste, ni même tout simplement, civilisé, si l’on rejette ce principe égalitaire, et c’est Marx qui l’affirme quand il déclare que…

« … le degré d’émancipation des femmes est la mesure du degré d’émancipation générale atteint par une société ».

Par conséquent, quelles que soient nos positions respectives sur le mariage homosexuel, veillons au préalable à ne jamais pactiser avec l’homophobie, avec le machisme et avec la misogynie[9], ces armes lourdes de l’oppression politique et de l’aliénation religieuse de l’humanité.

Du combat légitime contre l’homophobie à la confusion libéral libertaire

Il n’est pas question pour autant de s’aligner sur certaines formes politiques et idéologiques libéral-libertaires que peut prendre en Occident – par « Lesbian and Gay Pride » interposée (langue américaine obligatoire !) – le mouvement, en lui-même entièrement légitime, contre l’homophobie. Le pouvoir social-démocrate de F. Hollande fait à ce sujet comme s’il n’y avait que deux positions possibles en la matière :

  •  la position réactionnaire, portée principalement par la droite et par la hiérarchie catholique, qui s’accroche aux formes traditionnelles du mariage et de la famille comme si ces formes n’étaient pas en crise grave et comme si elles étaient les seules historiquement et « naturellement » possibles ; chose parfaitement insoutenable  d’un point de vue historique et ethnologique, donc scientifique[10] ; ajoutons qu’il ne s’agit pas ici du mariage religieux, dont l’Eglise a tout loisir de sanctuariser les modalités traditionnelles, mais du mariage civil, qui relève de la séparation laïque de l’Etat et de toutes les Eglises (Art. II de la loi de 1905, inspirée notamment par Jaurès : « la République ne reconnaît ni ne salarie aucun culte »)…
  • … et la position dominante des bourgeois bohèmes, dont l’idéologie prédomine dans la direction du PS, chez les Verts et dans une bonne partie de la presse « intellectuelle » dont Télérama et Libération sont les prototypes : la Gender Theory exportée tous azimuts à partir des tout-puissants States affirme ainsi que le « genre » n’est qu’une construction culturelle, que la différence sexuelle biologique n’est pas socialement pertinente, qu’il n’existe en fait aucun rapport objectif, et encore moins, bijectif, entre le genre culturel et le sexe social[11] et que, pour finir, il n’y aurait pas objectivement des « hommes » et de « femmes », que par conséquent l’Œdipe, la psychanalyse, les acquis de l’ethnologie (par ex. sur l’universalité de la prohibition de l’inceste et son importance symbolique), que les questions de la filiation, sont de pures « constructions » – en réalité, des illusions idéologiques, si bien que pour nombre d’adeptes des « Gender Studies » la sexualité de l’avenir serait en réalité la bisexualité ou la transsexualité, chacun choisissant librement son « genre » ou choisissant même de n’en point avoir : si bien que paradoxalement, tout en prétendant que le mariage homosexuel se contente d’ouvrir un droit à une minorité oubliée, le risque – non assumé par le gouvernement, qui fait passer sa réforme sans vrais débats philosophiques préparatoires, sans études scientifiques de fond sur le devenir comparatif des enfants adoptifs des couples homos et des couples hétéros – serait de refonder sans le dire, sans le moindre débat civique de fond, la conception française du couple et de la famille à partir de la très discutable Gender Theory issue des travaux de l’Américaine Judith Bender.

Dans ces conditions, contrairement à ce que prétend Najat Valleau-Belkacem, ministre socialiste de la condition féminine et affable porte-parole du gouvernement Ayrault, on n’aurait pas affaire seulement à ce qui est annoncé par le gouvernement PS : l’élargissement universaliste des droits au mariage à la minorité homosexuelle (« le mariage pour tous » et – formulation terriblement discutable puisque l’enfant n’est pas un « bien » – le « droit à l’enfant pour tous les couples »). Ce serait, non pas dans les faits sans doute, ni à court terme, mais sur les principes philosophiques régissant à long terme le mariage et la filiation, l’hétérosexualité et le couple habituel qui apparaîtraient rétroactivement comme une forme intrinsèquement aliénée et sclérosée de la vie sexuelle dans leur principe même[12] : déjà, pour universaliser le droit matrimonial, certains juristes en vue parlent d’éliminer du code civil les notions de père et de mère, et à terme, toute référence à l’idée même de sexes, en ne retenant plus que l’idée passe-partout de parentalité et en détachant universellement la filiation légale de la filiation génétique (on ne peut pas faire les choses à moitié en Droit). A supposer que ce soit là une excellente chose – ce dont on peut tout de même douter un peu sans être immédiatement taxé de néo-pétainisme – le doute méthodique que nous avons hérité de Descartes devrait nous inciter à débattre largement et longuement de ces problématiques anthropologiques – qui relèvent comme telles du temps long historique – et devant lesquelles la plupart des gens (et plus d’un marxiste, avouons-le) s’avouent totalement novices. Sans compter que la formulation de « mariage pour tous » laisse aussi supposer que, derrière le radicalisme apparent de la « (contre- ?) révolution anthropologique » engagée, on a affaire ici, non plus sur un plan anthropologique mais au niveau idéologique, à une révolution immobile impliquant un recul considérable des idées critiques sur le mariage, sur la famille, sur le couple, sur l’avancée que constituerait une universalisation de certains modèles « costard-robe blanche » hérités des conceptions religieuses traditionnelles. Toute la difficulté d’une appréciation rationnelle des choses est alors d’évaluer l’homoparentalité comme si l’homophobie n’existait pas (combattre l’horreur homophobe n’implique en rien de soutenir sans réserve l’accès à toute forme d’homoparentalité) et de comprendre symétriquement que présenter certaines réserves sur l’homoparentalité ne donne aucun droit de rallier si peu que ce soit l’horreur homophobe[13].

C’est pourquoi nous allons ci-dessous successivement et à gros traits :

  • pointer les écueils de la théorie idéaliste, voire immatérialiste et tendanciellement anti-féministe, du « genre » ;
  • envisager les conséquences qu’une dé-sexuation totale du genre, donc de la filiation, peuvent avoir sur certains rapports symboliques qui structurent depuis des millénaires l’humanisation des petits d’homme, leur « devenir-sujet » et leur « entrée dans le langage » ; et pour cela montrer qu’anthropologiquement, le marxisme ne saurait être neutre lorsqu’il s’agit du devenir historique des rapports homme-femme : quelles limites objectives pouvons-nous alors poser aux modifications de ce rapport, quels objectifs révolutionnaires réalistes devons-nous nous fixer ?

la « Gender Theory », une idéologie idéaliste, voire franchement immatérialiste

         « La différence sexuée est la première chose observable et sur laquelle la volonté humaine n’a pas de prise. Aucun moyen n’existe pour changer la donne : il y a du masculin et il y a du féminin ». Françoise Héritier, anthropologue, militante féministe, Monde de l’éducation, mai 2001

S’inscrivant dans la lignée du flamboyant (et globalement émancipateur) Deuxième sexe de Simone de Beauvoir (« on ne naît pas femme, on le devient »), la Gender Theory promue par la philosophe états-unienne Judith Butler nie l’objectivité du genre social. Partant du fait incontestable que le genre social, subjectif et imaginaire résulte pas mécaniquement, individu par individu, du sexe génétique, observant à juste raison que les représentations du « masculin » et du « féminin » n’ont rien de naturel et qu’elles sont imposées aux individus dès leur naissance sur la base de faits de langue ou d’idéologies socialement prédominantes, la théorie du genre croit pouvoir en déduire – ce qui est beaucoup plus problématique – que la différence sexuelle n’est pas par elle-même une différence socialement pertinente, que le genre est avant tout une « construction », pour ne pas dire une illusion aliénante et que par conséquent, l’émancipation plénière des individus exige le rejet radical des notions même de masculinité et de féminité[14]. S’en suivent des conséquences qui ne sont pas anodines et que des gens de gauche, notamment des féministes, devraient soigneusement peser avant de s’engouer pour la dernière mode idéologique « venue des States », donc aussitôt portée aux nues par Libé et Télérama, en odeur de sainteté dans les défilés – idéologiquement plus marqués qu’on ne le dit (ne serait-ce que par le déchaînement de tout-anglais dont ils sont les vecteurs) – de la Marche des Fiertés, souvent rebaptisée « Gay and Lesbian Pride »[15].

Observons d’abord que l’inexistence avérée d’un lien mécanique direct entre le sexe biologique et le genre social ne prouve aucunement que ce lien de détermination n’existe pas sous une forme non mécanique et à l’échelle de toute la société et de ce que, en référence aux modes de pensée propres à la mécanique quantique, l’on pourrait appeler le champ social. Depuis le début du 19ème siècle, les sciences naturelles et sociales ont exploré bien des modèles différents de déterminisme. Sans parler de Marx et d’Engels, pour lesquels le développement historique prend clairement sa source dans la « complexion corporelle des hommes » et dans « le rapport qu’elle leur crée avec la nature », Darwin a montré que la société humaine – qui en première instance nie la « loi de la jungle » et met en place des formes de solidarité plus ou moins fortes et plus ou moins hypocrites entre les individus – est une ruse de la raison biologique : en se solidarisant dans l’espace (collectivités nomades ou territorialisées) et dans le temps (transmission des biens et des savoir-faire par l’héritage, la détermination des hommes par l’état de leurs forces productives et par l’éducation), les membres de l’espèce humaine se donnent la force du…

« … tous pour un, un pour tous » 

 … pour vaincre les forces naturelles, minérales, végétales ou animales du monde extérieur. Par ailleurs, si aléatoire, flottante et « libre » que soit individuellement parlant l’ancrage biologique du genre dans une société donnée, chacun constate aussi que « le gros des troupes » a jusqu’ici répondu au final et grosso modo à la distribution moyenne des humains mâles plutôt dans le genre « masculin » et des humaines femelles plutôt dans le genre « féminin » : les exceptions individuelles confirment la règle et s’annulent devant la moyenne : que l’on juge cela positif ou négatif, peu importe car la seule question qui est posée à ce stade de la réflexion est de savoir si les sciences sociales établissent ou pas qu’il existe un lien de détermination indirect, probabiliste et même « aliénant » que l’on voudra entre sexe et genre. S’il n’en avait pas été ainsi, si les femmes avaient majoritairement refusé de devenir mères et les hommes de devenir pères, il est évident que l’humanité aurait disparu ou du moins, qu’elle aurait eu du mal à croître et à multiplier. Car la culture n’annule pas la nature, elle procède au contraire de la nature ne serait-ce que parce qu’à tout instant la société est forcée de « produire ses moyens d’existence » à partir des données naturelles (en dernière instance, le corps, les ressources de la Terre). Sans cela, aucune société humaine ne « tiendrait » ne fût-ce que trois semaines : si bien que les individus menacés de mort par le dérèglement extrême de la société retourneraient rapidement à l’état de nature (comme on le constate dans certaines situations de carence extrême du « vivre en société » où l’ensauvagement menace). Bref, le rapport entre la nature et la culture n’est pas celui d’une négation simple, nous avons plutôt à faire à une « négation de la négation » par laquelle l’espèce animale qu’est l’humanité reproduit sa vie physique à un niveau élargi en déplaçant ses besoins et ses modes opératoires à un niveau supérieur. En clair, même si au niveau de tel individu, de telle couche sociale, de tel groupe territorial, la société peut ne pas satisfaire ou mal satisfaire les besoins biologiques (boire, manger, respirer, se chauffer… et se reproduire), en longue durée et sur un échantillon suffisant d’individus et de groupes sociaux, la société ne peut jamais échapper – tant que les hommes n’auront pas été remplacés par des robots, et encore ! – à l’implacable dictature du besoin : si distants et si déformés que les besoins sociaux soient du besoin biologique qui constitue leur point de départ obligatoire et récurrent à chaque nouvelle génération d’individus (il faut du lait, naturel ou reconstitué, pour les nourrissons !), si profonde que soit la manière dont les besoins socialement déterminés (dont le cœur, a chaque époque, est le besoin de s’approprier les moyens de production légués par les générations antérieures), la satisfaction des besoins sociaux reste tenue, globalement et en dernière instance, de satisfaire en dernière instance aux besoins biologiques : aucune société n’a jamais vécu de gadgets et de « com »[16] et en définitive, les capitalistes les plus follement spéculatifs de notre sombre époque contre-révolutionnaire finissent toujours par spéculer sur les matières premières, sur les terres noires de l’Ukraine, sur l’eau du Tigre et de l’Euphrate, sur les sources d’énergie, sur les maisons et sur les céréales les plus indispensables à l’alimentation des masses, riz, blé et maïs[17].

Dans ces conditions, que l’hétérosexualité soit devenue une norme oppressive, surtout aux époques de fer où les sociétés humaines avaient objectivement besoin d’un fort taux de renouvellement des générations pour pouvoir subsister et résister militairement à leurs voisines – cela milite uniquement pour que la tolérance, voire l’indifférence mutuelle, progressent entre homos, « bi », hétéros, « trans », etc. ; et c’est encore plus vrai à une époque où le souci démographique mondial est plutôt la régulation, le contrôle, voire le plafonnement du nombre d’humains vivants et se répartissant les ressources terrestres finies (les choses pourront changer si nous conquérons le système solaire ou si la révolution scientifico-technique s’accélère…), plutôt que la multiplication des humains à l’infini. Bref, le genre n’annule pas la différence sexuelle biologiquement déterminée ; socialement parlant, il la refonde et à réélabore à un niveau supérieur, langagier, psychologique, subjectif et intersubjectif (amour courtois, amour libre, mariage « de raison », etc.) de même que l’outil n’annule pas le corps biologique, mais qu’il le prolonge, le réforme, le relance, le cultive, etc. Comme le dit superbement Rousseau,

«… en ce qu’ils ont de commun, les deux sexes sont égaux ; en ce qu’ils ont de différent, ils ne sont pas comparables »[18].

Lucien Sève a résumé cette dialectique en montrant que la nature est le point de départ de la culture, mais que celle-ci reconstruit à tout instant la base socio-économique de l’essence humaine à partir de cet ensemble mobile de rapports sociaux qui constitue, pour chaque petit d’homme venant au monde, la base de l’héritage humain et la matrice de la future personnalité sociale. Encore faut-il ne pas interpréter cette refondation comme une négation simple du naturel : si « dénaturante » que puisse être la culture – du moins à l’échelle de tel individu ou de tel mode de production donné – elle est toujours circonscrite, sous peine de mort, dans certaines limites : il lui faut évidemment toujours faire en sorte que l’espèce humaine se reproduise de génération en génération – sans cela, plus de culture, plus de genre ni de « transgenre » ! – et que par conséquent, la nature extérieure et le corps humain générique qui lui sert de base, ne soit pas trop endommagée : sinon, comme cela s’est déjà produit maintes fois dans l’histoire quand de grandes nations fort civilisées n’ont pas su gérer leur interaction à long terme avec l’environnement naturel (Mayas, Khmers d’Angkor, Pascuans, Mésopotamiens antiques…) la culture s’autodétruit : et c’est pourquoi Marx a stigmatisé l’essence foncièrement exterministe du capitalisme, dont l’aveugle recherche du profit maximal…

« … ne produit la richesse qu’en épuisant la Terre et le travailleur » :

… ce qui justifie la nécessité objective, selon le marxisme, d’une « bonne fin » communiste et révolutionnaire de l’histoire, du moins si l’on veut éviter que l’humanité ne périsse, faute de révolution prolétarienne,

« … dans une fin pleine d’effroi ou dans un effroi sans fin »…

Quant au découplage de la reproduction et de la sexualité, qui est un bienfait majeur des techniques de contraception et de procréation assistée issues de ce progrès scientifique et technique aujourd’hui si niaisement décrié, il est lui aussi RELATIF et non pas absolu. L’écrasante majorité des êtres humains continue et continuera longtemps de naître d’un père et d’une mère biologiques, donc en dernière instance d’un couple hétérosexuel (même s’il ne s’agit que du croisement aléatoire de gamètes mâles et femelles de deux individus ne se connaissant pas), que ce soit dans le cadre du mariage ou à l’extérieur ; et les enfants adoptifs continueront eux aussi d’être objectivement les fruits d’une union sexuellement déterminée (ne fût-ce qu’au cours d’un « hapax ») entre les gamètes femelles d’un individu génétiquement marqué XX et les gamètes mâles d’un autre individu chromosomiquement marqué XY. Du moins si l’on ne veut pas se réfugier dans des fantasmes qui ne seront pas longtemps tenables auprès des enfants adoptifs, quand bien même la société les eût validés au nom du « mariage pour tous » et du « droit à l’enfant » désignant l’enfant comme un sorte de bien appropriable parmi d’autres. Auquel cas, il n’y aurait plus bien loin entre le kid-market généralisé et le kidnapping transnational organisé d’associations fonctionnant sur le modèle de la tristement fameuse Arche de Zoé.

A moins que… à moins que la rupture finissant par s’absolutiser (idéologiquement, et surtout, technologiquement) et devenant coupure ou fracture entre sexe et genre, donc entre génération biologique et filiation légale, et la différence sexuelle finissant par devenir radicalement insignifiante sur le plan sociétal, on n’en vienne logiquement à accepter, par-delà l’étape très discutée de la procréation médicale assistée pour deux épouses lesbiennes, puis du seuil carrément scandaleux des mères porteuses (pauvres, et probablement issues de pays dominés !) payées pour leur « faire » un enfant par deux époux homos (au minimum « aisés » et le plus souvent issus de pays dominants). Si telle était la prochaine étape que l’on n’ose pas encore annoncer franchement parce qu’il faut d’abord « faire passer » en douceur la délicate étape présente – non pas celle, difficilement discutable, de l’attribution de pleins droits matrimoniaux aux couples homos, mais celle d’une l’homoparentalité sans rivage, rompant toute référence à la filiation réelle[19] alors oui, on ne serait plus très loin dans le principe de cette horreur du Meilleur des mondes, jadis stigmatisé par Huxley : l’amour entre hommes et femmes serait proscrit ou ridiculisé, le désir sexuel compris stricto sensu serait « soigné » par une drogue euphorisante appelée soma, et les enfants seraient produits en masse et industriellement dans des labos, ce qui ouvrirait une énorme source de plus-value au capital. Bien entendu, répétons-le, on n’en est pas là dans un avenir prévisible car nous sommes encore fort loin, semble-t-il, de maîtriser la « fabrique du vivant », quoi que l’on dise[20]. Mais ne voit-on pas, en poussant les choses à l’extrême, que c’est le « devenir sujets » des individus humains qui est directement en question quand on va jusqu’au bout de cette dissociation du biologique et du social, même si évidemment nous sommes aujourd’hui protégés contre ce cauchemar totalitaire par l’insuffisance des connaissances biologiques et biogéniques (triste consolation que de devoir notre préservation non pas à nos sages décisions, mais à nos impuissances scientifiques sans doute provisoires !).

De manière très générale, nous considérons donc que la « théorie du genre », qui tente actuellement de s’officialiser planétairement sans débat anthropologique préalable, notamment dans certains manuels scolaires « new look », est idéaliste, voire immatérialiste, et qu’elle part d’une conception faussée des rapports entre nature et culture et plus encore, d’une conception néolibérale de la liberté humaine. Pourtant, expliquait Engels,

 « … la liberté, ne consiste pas dans une indépendance rêvée des hommes par rapport aux lois de la nature et de l’histoire, mais dans la connaissance théorique et dans la maîtrise pratique de la nécessité ».

Comme la nature extérieure, la différence sexuelle constitue une donnée objective qu’il est passablement délirant de nier alors qu’elle est la principale différence existant entre les humains (rappelons que différence n’est pas nécessairement inégalité). Le problème de l’émancipation sociale n’est pas de nier cette différence, socialement parlant[21]. Au demeurant le (ou la !) transsexuel(le) ne nie pas le rapport de détermination entre le genre et le sexe, mais se sentant femme « psychologiquement », ou homme « socialement », il ou elle veut aligner son apparence sexuelle physique sur ce sexe psychique – ce qui prouve a contrario que le réel et l’anatomique lui importent, que le fantasme ne lui suffit pas, que l’ancrage dans le biologique est essentiel pour elle ou lui, et qu’il ou elle a le courage de passer aux actes chirurgicaux les plus irréversibles sans se contenter de stagner dans le fantasme en sommant la société de nier la filiation génétique et de transformer magiquement un individu en père ou en mère tout en niant la différence entre les deux volets de la filiation. Or la société ne saurait sans grave danger valider des fantasmes, homosexuels, bisexuels ou… hétérosexuels[22] : elle doit les respecter – à chacun sa sexualité pourvu qu’elle s’exerce entre majeurs consentants et qu’elle s’organie en dehors aussi de toute pression économique (et a fortiori de tout esclavage sexuel !) – mais non pas s’aligner sur eux en faisant droit à un immatérialisme obsédant qui procède de l’obsédant retour de la pensée magique : il est aussi absurde de nier qu’il y ait deux sexes, et que ceux-ci déterminent les genres aussi indirectement qu’on le voudra, que de nier qu’il y ait de la matière, que la santé de notre corps est le socle de nos existences, que le travail productif reste la base de toute société ou que la classe ouvrière continue d’être la classe fondamentale des sociétés capitalistes, même si les formes de la matière, du travail productif ou de la prolétarisation, ainsi que la connaissance que nous en prenons, ne cessent évidemment de se modifier dans l’espace et au fil du temps.

Concrètement, cela signifie qu’il faut accorder aux homos le droit de se marier et d’adopter dans les mêmes conditions juridico-testamentaires que d’autres couples, mais qu’en aucun cas il ne faut cacher aux enfants adoptifs leur filiation biologique quand elle est connue (et pour autant que le père ou la mère génétiques en sont d’accord). Ce qui, au passage, implique une révision des lois sur l’adoption pour les couples hétéros et pour les familles monoparentales désirant adopter, la règle étant de ne rien cacher à l’enfant sur sa filiation, tout au moins s’il le demande[23]. L’autorisation de recourir à la P.M.A. pour des couples lesbiens est à la rigueur discutable, mais celui des mères porteuses est à proscrire  totalement: il ne faut pas militer pour que la France se range aux pratiques de plusieurs pays anglo-saxons mais pour que ces pays – où domine trop souvent le règne absolu du « marché » – devraient changer de législation sous peine de réintroduire indirectement, en droit sinon en fait, le permis de vendre des êtres humains et de les prostituer (comment appeler autrement le fait de payer une femme pour l’engrosser tout en lui commandant de ne pas s’attacher au petit être habitant son corps durant la grossesse ?)[24].

Quels impératifs anthropologiques, et notamment parentaux et symboliques, une approche marxiste du rapport nature/culture conduit-elle à respecter ou, au contraire, à ignorer ?

Considérations générales : historicité de l’essence humaine et nature des « constantes » anthropologiques.

             Observons d’abord que, contrairement à ce qui se répète partout, le marxisme n’est pas un historicisme ; et il relève encore bien moins du « relativisme historique ». Placer l’approche dia-matérialiste et historico-matérialiste des sociétés au cœur de l’étude des sociétés, ce n’est ni considérer platement que…

« … l’histoire est un éternel recommencement » (point de vue métaphysique qui nie l’efficacité du temps),

… ni prétendre à l’inverse que l’historicité de l’homme fait table rase des constantes anthropologiques qui président à la formation de tout individu à toute époque. Le premier point est évident. Le second implique de comprendre que pour le marxisme, il existe indéniablement des constantes ou mieux, des récurrences historiques[25]. Non pas au sens que certains « invariants » échapperaient à l’historicité radicale de l’humanité, comme l’ont cru dans les années septante des marxistes influencés par la métaphysique « structuraliste » alors en vogue, mais en ce sens que toute période de l’histoire doit toujours, sous peine de mort et de déclin, reproduire les conditions de la production des moyens d’existence et que ces « invariants » eux-mêmes sont donc des produits toujours à remettre en chantier de l’histoire, des « tâches » historiques dont

« … on ne peut faire abstraction qu’en imagination »,

… comme le dit Marx. En un mot, ces invariants ne sont pas supra- ou méta-historiques, ils sont transhistoriques.

Il en va ainsi des rapports de parenté et du symbolique, qu’ont étudiés d’une part la psychanalyse et ses dérivés – qui sont partis des aspects psychologiques et intersubjectifs de l’anthropologie – d’autre par l’ethnologie – qui a privilégié l’étude objective des systèmes de parenté dans différentes sortes de société. La psychanalyse, notamment sous sa version lacanienne, et l’ethnologie, notamment sous sa forme lévi-straussienne, ont souligné l’universalité et la permanence, l’une, du triangle oedipien père-père-enfant dans la genèse du psychisme individuel, l’autre l’universalité anthropologique de la prohibition de l’inceste en tant qu’elle force l’humanité à s’extraire de la parenté consanguine et d’entrer dans l’ordre de l’exogamie et de la parenté par alliance. En réalité, il ne s’agit pas de « transcendantaux » étrangers à l’histoire, et la preuve est que les formes de l’oedipe et de la prohibition changent considérablement selon les époques et les lieux : tout en insistant considérablement sur l’importance des facteurs de parentèle, Engels avait noté dans son grand livre sur la famille que les formes du mariage, de l’alliance entre époux en vue de l’héritage et de la génération, peuvent changer de base selon les époques. Le co-fondateur du marxisme avec Marx a notamment analysé la « défaite historique de la femme » et le passage de l’ordre matri-lignager, avec famille avunculaire centrée sur la mère (le frère de la mère fait fonction de père social de l’enfant, même si la parenté génétique du mari de la mère est connue), à l’ordre patriarcal fondé sur la propriété du père et sur le patrilignage[26].

Il d’agit là de « points nodaux » de l’hominisation, analogues à ce que le psychologue marxiste et conseiller d’orientation Yves Clot a mis en évidence dans Je, trajectoires marxistes en anthropologie qui étudie notamment la manière dont s’engrènent la crise sociale de la France capitaliste et la manière dont les individus en souffrance peinent à y construire des personnalités adultes. Clot montre alors que les « identifications », objet central de la psychanalyse, constituent bien des constantes dans la vie de l’individu en ce sens que chacun d’entre nous s’est, pour très longtemps souvent, construit psychologiquement en s’identifiant à telle ou telle « figure » paternelle, maternelle, fraternelle, etc. Mais ces identifications n’en sont pas moins fortement remaniées, voire révolutionnées lors de chaque crise biographique (par ex. à la puberté, ou lors de l’entrée dans l’emploi, ou au moment de la retraite…) objectivement subie par l’individu. Les « constantes » psychologiques que sont ces identifications orientent durablement les actes des individus, mais elles sont elles-mêmes de facture historique, évolutive et éminemment remaniable ; leur rôle n’est pas détachable de l’historicité des biographies singulières, au contraire, elles comportent une fonction historique qui est d’orienter les évènements de la vie personnelle. Et il en va de même des symboles et des repères généraux (par ex. pour la France, le drapeau blanc, le drapeau tricolore, le drapeau rouge, voire le drapeau européen) sous lesquels vit et se représente à ses propres yeux, une société donnée.

Tout cela pour dire à la fois que notre histoire ne saurait faire abstraction de la manière dont se construisent les modes d’identification collectifs et individuels : bien qu’ils soient en dernière analyse des produits de l’histoire, ils « encadrent » l’histoire sur la longue durée et à l’inverse, Aucune révolution sociale n’est complète si elle ne remanie pas, au profit de la nouvelle classe au pouvoir et de son projet politique global, la manière pour la société de « faire (inter-)subjectivité » : là est le fondement non idéaliste de l’idée bolchévique d’un « homme nouveau », et c’est l’idée gramscienne d’hégémonie culturelle, cette expression désignant davantage que la simple domination idéologique de court terme : la manière dont le politique agit au symbolique, au familial, au subjectif, et dont ces ordres en apparence « apolitiques » réagissent à la révolution socio-politique elle-même ; c’est là tout l’intérêt du guevarisme, à côté de certains aspects utopiques, car le Che voulait révolutionner non seulement l’économie, mais la manière pour l’homme de maîtriser collectivement le devenir d’ensemble de l’humanité.

Il s’ensuit que le marxisme ne redoute nullement une révolution dans l’ordre de la parenté, de la famille, du rapport homme-femme, etc., même s’il a aussi conscience que certaines de ces bouleversements peuvent être contre-révolutionnaires. Cela signifie-t-il pour autant que tout bouleversement des « structures élémentaires de la parenté », pour parler comme Claude Lévi-Strauss, ou que toute forme d’« anti-Œdipe », pour le dire comme Deleuze/Guattari, seraient nécessairement progressistes et révolutionnaires ? Ne faut-il pas plutôt dire, avec Roland Barthes…

« Si l’on supprimait l’oedipe et le mariage, que nous resterait-il à raconter ? ».

De l’historicité et des limites objectives des bouleversements possibles des rapports de parenté.

Dès l’Idéologie allemande (1845) et le Manifeste du Parti communiste (1848), Marx et Engels anticipent les bouleversements révolutionnaires que produirait nécessairement la révolution prolétarienne dans l’ordre familial : bouleversement du rapport hommes-femmes, marqué par l’égalité politique et sociale et non plus par la subordination, fin de l’ancestrale « division naturelle » du travail entre les deux sexes, réduction drastique de la reproduction des classes sociales par l’abolition de la propriété capitaliste et par un transfert bien plus grand des fonctions d’éducation et de transmission à la société dans son ensemble plutôt qu’aux familles bourgeoises repliées sur leurs intérêts égoïstes, etc. Notons d’abord qu’on ne saurait tirer des textes classiques du marxisme davantage que ce qu’ils prétendent offrir sur la base des données socio-historiques et des problématiques politiques alors disponibles :

« … l’humanité ne se pose que des problèmes qu’elle peut résoudre ».

Par exemple, Marx ne dit pas que la révolution fera disparaître les nations mais tout au contraire que les nations se refonderont sur des bases nouvelles, internationalistes, quand elles seront dirigées par les différents prolétariats nationaux et que, toute exploitation de classe et toute oppression nationale ayant été abolies, les nations pourront alors progressivement fusionner sur des bases égalitaires, non pas en disparaissant mais en se fécondant mutuellement. Marx ou Engels ne disent pas davantage que « la famille disparaîtra », pas plus d’ailleurs que ne disparaîtra l’ « individu », mais que la société sans classes permettra comme jamais l’épanouissement individuel puisque chacun sera d’abord un individu solidaire des autres et non plus le membre d’une classe sociale, d’une corporation, ou d’une famille patriarcale, etc. (« le développement de chacun sera la clé du développement de tous »). Peut-être pourrait-on risquer dans la même veine que dans une société sans classes, un espace infini s’ouvrirait au jeu amoureux de la  : car alors cette différence ne serait plus chargée de « porter » monstrueusement une division sociale ou technique du travail lourdement opprimant durement les corps amoureux ; à l’instar d’autres différences individuelles non relatives au sexe, la différence sexuelle pourra s’affirmer comme telle sans être sans cesse entravée ou récupérée par les horreurs sociales tragiques que décrivent à l’envi Shakespeare dans Roméo et Juliette, Hugo dans Ruy Blas ou Verdi dans La Traviata

Pour cadrer notre réponse à partir de travaux antérieurs déjà exposés dans Raison présente (article de G. Gastaud intitulé « Dialectique et bioéthique ») rappelons ceci, que nous avions alors établi à propos des limites que comportent les « manipulations génétiques » dont notre civilisation est devenue capable.

Nous avons alors démontré que pour un marxiste, deux écueils doivent absolument être évités. Le premier récif, d’origine religieuse, consiste à penser que la « nature » est intouchable, que la culture – c’est-à-dire en dernière analyse le travail humain – n’a aucun droit sur la nature. C’est au fond ce que prétend le Vatican quand il condamne la P.M.A., l’insémination artificielle, la recherche génétique sur les embryons congelés, mais aussi la contraception chimique, l’I.V.G., etc. Pour les religieux traditionnalistes, la sexualité et la reproduction doivent être mécaniquement liées, la « nature », œuvre de Dieu, doit être respectée comme telle par l’homme, et, cerise sur le gâteau, l’homosexualité constitue un « désordre intrinsèque par rapport à la loi naturelle » instituée par le Créateur. Cette position est tout bonnement intenable logiquement : l’homme est lui-même un produit de l’évolution naturelle et quand il travaille la nature, y compris quand il transforme sa propre nature, l’homme ne fait qu’accomplir ce qui résulte de sa propre destinée naturelle : Prométhée est l’enfant légitime de Gaïa ! Comme l’expliquaient Marx et Engels dans L’idéologie allemande,

« …les hommes commencent à se distinguer des animaux quand ils commencent à produire leurs moyens d’existence, pas en avant qui résulte de leur complexion corporelle elle-même »…

En réalité, le saut qualitatif par lequel, dialectiquement, l’homme sort de la nature pour des raisons d’ordre évolutif est comme nous l’avons vu une « ruse de la nature » elle-même. Grâce à ce saut, comme l’avait entrevu le chrétien progressiste Pascal,

« … l’homme n’est produit que l’infinité »,

… et même une conception chrétienne réellement attentive à ce qu’est, naturellement l’humanité (c’est le cas par ex. chez Teilhard de Chardin), devrait comprendre que cette « sortie naturelle de la nature » est la base même de la valeur de l’homme. Car à partir du moment où son destin individuel et générique n’est plus étroitement fixé dès la naissance par les chromosomes et par l’instinct, comme c’est le cas chez les autres animaux, l’homme peut se produire lui-même et partir à chaque époque de ce qui n’est pas lui, de ce qui est « donné » par la nature et par l’histoire antérieure, se produire lui-même et devenir réellement libre. Pour le dire de manière un peu artificielle dans un vocabulaire teinté d’existentialisme sartrien, il est dans l’essence naturelle de l’homme de posséder une existence qui consiste, ou plutôt qui pourrait consister en droit, à re-fabriquer volontairement, de manière responsable, sa propre essence. Bref, la « nature naturante » doit devenir une « nature naturée » et cultivée, et c’est là l’effet même du développement autonome de la nature[27].

Symétriquement, il est absurde de proclamer « laissez faire, laissez passer ! », permettons n’importe quelle recherche, n’importe quelle modification génétique artificielle, c’est le « libre » marché qui régulera l’avenir de la biologie… Cette conception de la « liberté » de recherche et de la liberté d’innovation « biotechnologique » est anti-éthique. Bien qu’elle se réfère à la liberté, conçue de manière idéaliste et bourgeoise, la conception néolibérale de la liberté mène tout droit à la restauration de l’esclavage et à la négation de la différence ethique radicale entre la chose, que l’on peut vendre, acheter et donc, produire, et la personne qui, physique ou « morale » (par ex. une Nation) ne saurait être évaluée autrement que par l’infini (différence kantienne entre la valeur d’échange, Wert, et la dignité, Würde). Sauf à se représenter l’entrée de l’homme en civilisation que comme une punition biblique, ou à accepter en sous-main la marchandisation des embryons et à terme, la production et la vente en série et sur catalogue des êtres humains, il est donc démontré que nous avons le droit de procéder à certaines modifications de la nature dans certaines limites qu’il nous reste à cerner.

La réponse que je donnais alors dans mon article sur la bioéthique me semble toujours globalement pertinente : ce qui est permis en matière de recherche et d’application de la recherche en matière de génie génétique, c’est tout ce qui, dans notre nature, permet à tout moment de rendre possible la culture, c’est-à-dire l’infini et la liberté. Je désignais alors l’ensemble du « dispositif de l’Homo sapiens » décrit par l’anthropologue A. Leroi-Gourhan : station verticale fondée sur la bipédie entraînant le développement parallèle du cerveau et de la main (ces organes dont l’utilisation n’est pas fixée d’avance et qui peuvent se développer dans les sens les plus divers : infinité des montages neuronaux possibles, utilisation infinie de la main de par la multiplicité des outils maniables), organes de la phonation permettant le langage articulé, et enfin – avais-je tort de le dire à une époque où il n’était encore guère question de refonte radicale de la filiation – caractère aléatoire de la reproduction sexuée qui permet aux enfants à naître, pour autant que l’aliénation sociale ne vient pas y faire obstacle – de ne pas être assimilables à des produits, à des marchandises programmées, comme ce serait par ex. le cas si à l’avenir on pouvait fabriquer un enfant, nécessairement fille, en fusionnant deux ovules pour mettre en place une forme de bi-parthénogenèse, mais liés intrinsèquement à un désir reposant sur la reconnaissance de l’autre comme même et du même en tant qu’autre. Agis toujours, par conséquent, de manière telle que la façon dont tu touches au patrimoine génétique de l’homme, ne mette pas en péril les bases de sa culture, de son échappée naturelle hors de la nature. On entrevoit ici combien ceux qui voudraient totalement nier la nature en « culturalisant » totalement le « genre » offriraient en réalité un cadeau empoisonné à la culture et à la liberté …

A partir de là, il faut remonter des faits de nature aux faits anthropologiques ethnologiques et psychanalytiques qui visent précisément à penser l’articulation du naturel au culturel. Supposons que demain, de manière pensée, on en arrive à faire en sorte que le petit d’homme puisse passer de l’ordre naturel de l’animalité où il est principalement confiné à sa naissance (encore que…) à l’ordre de la culture comme autoproduction de soi et non pas comme objet aliéné dans le regard de ses « parents » : nous n’aurions rien contre cela car nous sommes loin d’idéaliser la manière passablement erratique dont aujourd’hui des millions de gens sont voués au malheur d’exister parce que, de par la névrose familiale reproduite de génération en génération, ils sont « appelés » à l’être de manière totalement contradictoire (« Viens au monde ! / Reste dans ton néant ! »). Encore faudrait-il toujours qu’ils restassent les retombées improbable d’un désir pris dans l’altérité, et qu’à l’arrivée leur mode de génération ne les empêchât pas de se sentir maîtres d’eux-mêmes, et non pas écrasés a priori par un « destin » natif, à la manière des tragédies grecques d’Eschyle et Sophocle.

Conclusions provisoires :

Dans l’immédiat, nous constatons que le passage de la nature à la culture (ce que les anthropologues appellent hominisation) ne s’est pas produit « une fois pour toutes » aux temps mythiques de la préhistoire : il s’agit, si l’on ose dire, d’une rupture continue[28] qui se reproduit sans cesse et à chaque génération pour chaque jeune individu humain censé passer de l’état d’être purement biologique, où nous sommes tous confinés lors de notre naissance (pour le dire vite), à celui de sujet, d’individu prenant place de manière ordonnée dans les rapports de langage et d’échange, ce qui est indispensable pour qu’ultérieurement les êtres sociaux que sont les hommes puissent occuper leur place dans les rapports de production… et éventuellement les révolutionner à leur profit.

Est-il alors souhaitable que, en radicalisant les choses et en prenant pour base la « dé-sexuation » de la filiation aujourd’hui, et de la reproduction demain, donc en contournant totalement la prohibition de l’inceste, l’exogamie, les identifications oedipiennes, la structuration du sujet selon les rapports complexes du conscient et de l’inconscient, bref, ces constantes anthropologiques qui reposent toutes peu ou prou sur la reprise socio-culturelle, à la fois langagière et socio-économique de la différence sexuelle, les hommes futurs échappent à la chosification, à la marchandisation, à la production en série, à l’homogénéisation radicale prédite par le Meilleur des mondes ?

Le moins que l’on puisse dire à ce stade, c’est que la réflexion sur ces questions est loin d’être parvenue à maturité. Le principe de précaution devrait fonctionner, non seulement au niveau écologique, mais au niveau anthropologique : il est en tout cas abusif d’engager ces bouleversements en les présentant comme la « simple » élargissement à une petite minorité du droit matrimonial en cachant qu’ils ouvrent un boulevard à l’idéologie du « genre » et à des modifications incontrôlées du devenir des enfants adoptifs et plus globalement, du devenir-sujet des enfants[29].

Et pour ne pas nous dérober aux conclusions pratiques et immédiates :

  • Oui, pour ceux et celles que cela tente, à la possibilité légale d’un mariage civil entre futurs époux ou entre futures épouses, avec la reconnaissance sociale et tous les droits juridico-économiques afférents ;
  • Oui à l’adoption d’enfants par les deux sortes de couples (sous le contrôle strict des services publics compétents de l’Assistance publique et laïque), mais dans les deux cas, sans jamais taire à l’enfant sa filiation génétique (quand elle est connue ou connaissable) ; non à la pratique pré-esclavagiste des « mères porteuses » qui, dans les conditions capitalistes, ne pourra échapper à la marchandisation du corps des femmes pauvres au profit des hommes, homos ou hétéros, de milieu friqué ;
  • Oui à une réflexion anthropologique générale ne mettant pas la charrue avant les bœufs et n’installant pas a priori dans la place une théorie dangereuse, la Gender Theory, dont nul ne mesure où elle mène à long terme, et qui sous couvert d’élargir et surtout, d’universaliser les droits d’une étroite minorité, peut déstructurer les repères symboliques de l’écrasante majorité des humains : avec demain d’énormes retombées négatives pour les homos, y compris pour ceux qui n’ont cure de se marier, si des revendications d’apprentis-sorciers aboutissent à réactiver les conceptions traditionnalistes les plus grossières, et avec elles, l’homophobie ;
  • Oui à l’engagement public prioritaire en faveur des « familles monoparentales », qui sont des millions, qui concernent des femmes dans une majorité de cas, et tout particulièrement des femmes prolétaires souvent abandonnées par leur compagnon et s’occupant seules des enfants nés du couple ; et là, ce ne sont pas tant des bouleversements législatifs qui urgent, mais une révolution sociale permettant de donner du travail et un logement décent à toutes, d’augmenter les salaires, d’en finir avec le temps partiel contraint, de redynamiser les services publics de santé et d’éducation au lieu de les stranguler au détriment des plus fragiles, de rembourser à 100% les frais médicaux ; et plus globalement, de renouer le lien social que corrodent en permanence la crise capitaliste et la décomposition des nations telles que les organisent les tenants de la prétendue « construction » européenne ;
  • Oui à la poursuite du combat féministe-progressiste, c’est-à-dire clairement allié au mouvement ouvrier et anti-impérialiste, pour l’égalité totale des droits civiques et économiques des femmes, lesquelles existent bel et bien, comme les hommes (quel « scoop » !) et ne sont donc nullement des « constructions » ou des « illusions » purement « idéologiques » ; 
  • Non (d’abord et surtout) à toute forme d’homophobie ; mais non aussi à toute forme de repli communautariste « gay » ou à la ridicule prétention néo- et pré-totalitaire d’universaliser le prétendu modèle « trans-sexe » ou « unisexe » ;
  • Oui à la prise en compte sociale de la différence sexuelle et oui aussi au devoir d’indifférence totale de l’Etat et de la société envers l’orientation sexuelle des individus, pourvu qu’il n’y ait entre eux ni oppression, ni marchandisation, ni aliénation[30] ;
  • Plus globalement, poussons plus loin la réflexion sur la crise explosive de la famille dans la société bourgeoise ; car il se pourrait bien que derrière le radicalisme apparent des problématiques que l’on nous présente, se cache pour une part le refus de mettre en question ce que Le Pelletier, compagnon de lutte de Marat et de Robespierre, appelait l’ « égoïsme des familles ». Et si l’avenir ouvert de l’humanité était à un rôle accru de la société dans son ensemble dans la socialisation large des enfants[31] par l’intermédiaire des crèches, des écoles, des entreprises socialistes s’autogérant dans le cadre d’un plan national démocratique, dans la solidarité internationale des travailleurs, dans la renaissance d’un sentiment national dégagé du racisme, etc. ? Dans ce cas de figure, la différence sexuelle réduite à sa vérité propre pourrait aussi, du même coup, libérer tout son potentiel individualisant ; et loin d’enfermer les couples dans un tête-à-tête tantôt stérile et tantôt fécond, l’amour pourrait devenir une forme générale d’ouverture sur l’ensemble du devenir humain.

G. Gastaud, Lens, le 26 novembre 2012.

[1] Célibataires de tous le pays, unissons-nous !

[2] … et dans la foulée, ne pas s’attacher aux couples, aux enfants, à son propre sexe, etc. et avoir pour seule identité stable la monstrueuse déclaration de Lady Parisot : « l’amour est précaire, la vie est précaire, pourquoi le travail ne serait-il pas précaire ? »

[3] Cf l’article paru dans Raison présente, Dialectique et bioéthique.  Ou d’autres articles parus dans Etincelles à l’époque de la catastrophe de Fukushima : le vrai principe de précaution, c’est le communisme » ou D’Hiroshima à Fukushima : quelle « fin de l’histoire » pour la société capitaliste ?

[4] Ou qui passait pour masculin dans la femme. Voir la manière dont l’Evêque Cauchon a machiavéliquement « fait tomber » Jeanne d’Arc pendant son procès en obligeant la Pucelle à abandonner la robe et à reprendre l’habit d’homme dans sa cellule ; elle y était en effet harcelée, si ce n’est plus, par les geôliers anglais. On est d’ailleurs stupéfait de constater que cette paysanne de 19 ans, morte pour ses idées à l’issue d’une lutte de libération nationale avant la lettre, qui avait au surplus « élu » le roi de France et dirigé l’armée de reconquête, soit ignorée et méprisée par le féminisme bien-pensant. Parce qu’elle était catholique et royaliste ? Mais qui ne l’étais à l’époque ? Parce qu’elle était patriote, bien qu’elle fût née aux marches du Royaume ? La force du conformisme intellectuel ne laissera jamais d’étonner…

[5] Peu importe pour notre propos que l’on considère ou pas l’homosexualité comme une perversion sexuelle. Nous n’entrons pas dans le débat sur l’étiologie de ce comportement, nous restons sur le terrain politique. A ce stade une seule chose importe, c’est que « perversion » ou pas, l’homosexualité étant involontaire, déterminée en amont des « choix » de l’individu qui « découvre » son orientation sexuelle une fois qu’elle est irréversiblement cristallisée (pour durcir le trait), elle ne peut en rien relever de la perversité, notion morale qui impliquerait au contraire un choix délibéré de l’individu de faire le mal, et même, de « faire le mal pour le mal ». Quand bien même l’homosexualité serait une perversion d’un point de vue nosographique, elle n’en serait pas davantage une perversité au sens moral : elle ne pourrait donc en rien être criminalisée par des individus tant soit peu civilisés.

[6] 75000 femmes battues, 1 femme violée toutes les 8 minutes en France, un nombre stupéfiant de filles tuées ou grièvement blessées par leur propre compagnon chaque année dans notre Hexagone si « civilisé » !

[7] Bénie soit la contraception qui, en permettant à la femme de contrôler son ovulation, a desserré les contraintes sociales portant sur l’héritage et a, dans une certaine limite, découplé la libération de la femme de la mise en extinction de l’héritage privé.

[8] Donc bien évidemment, accepter le féminin en eux, ainsi que la part masculine de leur compagne et de leurs filles. Ce qui n’abolit en rien la différence sexuelle. Pour être intériorisée, la différence n’en est pas moins active. Sans cette intériorisation, le désir ne pourrait s’allumer en tant que désir hétérosexuel.

[9] Je ne parle pas du folklore de cours de récré (« J’ai dix ans / « Les filles, c’est des cloches ! » / J’ai dix ans », chante Alain Souchon), ni du prélude amoureux par lequel gentes dames et beaux messieurs se « charrient », se chamaillent, se taquinent les uns les autres… et s’excitent mutuellement depuis des millénaires en accusant « en général » l’autre sexe d’un certain nombre de « péchés mignons »… qui n’en sont rendus que plus attirants, parce que plus autres !

[10] L’éco-biologiste Thierry Lozé rapporte une impressionnante moisson de cas où les animaux pratiquent la masturbation, l’infidélité systématique, l’homosexualité, etc. Dame Nature est mille fois plus « tolérante » que les hommes qui se réclament d’elle !

[11] Nous critiquons sévèrement ici la Gender Theory en tant que conception immatérialiste. Mais pour entendre cette critique sans « se rassurer » ni retomber dans les préjugés rassurants sur l’étanchéité des catégories sexuelles, je prie le lecteur de bien vouloir écouter la troublante chansonnette française Comme un garçon. Non pas quand elle est chantée par Mme Sylvie Vartan (chantée par une fille « typiquement féminine », cette chanson est lourdement anti-gendériste : elle nous dit tout bonnement que quelles que soient les attitudes de chacun, un mâle restera toujours un mâle et une femelle toujours une femelle) mais quand elle est interprétée, d’une manière très méticuleuse, et presque pas minaudante, par ce symbole de la virilité qu’est G. Depardieu : il faut l’entendre, de manière mi-cocasse, mi-émouvante, chanter « Je ne suis qu’une fille / Quand je suis dans tes bras… »… Autre test préalable, pour se vacciner contre une lecture « beauf » de notre critique théorique : écouter si possible la chute de la chanson de Renaud En cloque : « Et même si j’étais / Pédé comme un phoque / Moi je s’rai jamais / En cloque ». De telles chansons font ressentir une sorte de vertige : à jamais ne serai « petite fille » ni femme épanouie ressentant en elle les brusques mouvements d’un autre. C’est l’orgueil du sujet pensant et parlant que de pouvoir, par les mots et l’humour, se mettre à la place d’autrui, donc de ressentir son ancrage irréversible dans un sexe biologique, l’autre sexe étant alors présenté pour ce qu’il est objectivement du point de vue de celui qui parle (le sujet) : manque, vide, vertige d’incomplétude (cf la fable platonicienne de l’Hermaphrodite), appel amoureux en un mot. « Je suis… que je ne suis pas », fille ou garçon. Mais ce constat, qui rend intéressante (précisément parce que « vertigineuse »), la théorie du genre, ne suffit pas à la fonder dans ses conclusions. Ce qu’il y a de beau en effet dans les chansons et interprétations de Depardieu ou de Renaud, c’est que tout en jouant avec celui-ci, elles ne tombent pas dans l’immatérialisme, elles ouvrent seulement l’espace d’une dialectique matérialiste du désir en sa négativité construite parce que frappée au sceau de l’irrécusable. En fait, parce que Depardieu ne fait rien, sauf in fine, pour aiguiser sa voix grave, parce que Renaud exprime avec beaucoup de justesse le mixte d’émerveillement et de sentiment d’exclusion que ressent tout futur papa, l’un et l’autre parviennent à exprimer le fantasme comme fantasme, la réalité comme réalité et donc, le désir comme désir.

[12] Au lieu de mettre l’idéologie au poste de commandement, comme eût dit Mao, un pouvoir politique prudent s’armerait d’études scientifiques solides et croisées. Il diligenterait des études scientifiques contradictoires et multidisciplinaires sans écarter les approches ethnologiques, voire psychanalytiques, portant sur la société française. En son temps, Lacan avait signalé que le rapide déclin social du « nom du père », l’ « anonymat du nom du père », le « groupe social décomplété » pourraient devenir des facteurs majeurs pour l’éclosion des psychoses dans nos sociétés (cf la revue Société française, n°23, 1987, p. 38) : quoi que l’on pense de l’étiologie des psychoses proposée par Lacan, les constats qu’il dressait en 1987 n’ont rien perdu de leur actualité. Vision phallocentrée ? Peut-être. Mais vu les enjeux subjectifs et sociétaux, il serait sage de faire acte de doute méthodique, cet autre nom du principe de précaution, avant de légiférer sur la GPA en installant une situation irréversible.

[13] De même que, sur le terrain de la solidarité internationale, il faut combattre les horreurs de la politique israélienne comme si l’antisémitisme n’existait pas et combattre l’horreur antisémite comme si la politique israélienne n’existait pas.

[14] Le marxisme invite plutôt à combattre la séparation et l’opposition métaphysique du masculin et du féminin ; surtout, il faut dénoncer à l’instar de Rousseau (Discours sur l’origine des inégalités) toutes les idéologies qui transforment cette différence biologique en inégalité sociale. En fait, depuis l’Antiquité, la réflexion sur la contradiction/complémentarité des deux sexes a été le support de la réflexion logico-dialectique, par ex. sur le Yin et le Yang. Comme l’écrit Françoise Héritier (ibidem), « l’observation de la différence des sexes est au fondement de toute pensée, aussi bien traditionnelle que scientifique ».

[15]Marche des fiertés homos : mais pourquoi parler de Gay and lesbian Pride s’il n’y a qu’un seul sexe, qu’un troisième sexe voire qu’un transsexe universel ?

[16] « Je vis de bonne soupe et non de beau langage », fait dire Molière au mari désespéré des Femmes savantes.

[17] Je renvoie à la dialectique entre désir et besoin que j’étudie dans et dialectique. Si le désir peut subvertir le besoin, c’est parce que l’homme, et notamment le petit d’homme selon Henri Wallon, a biologiquement besoin d’être reconnu par autrui, tant son dénuement est grand à la naissance, tant l’homme naît prématuré et tant son enfance étonnamment longue nécessite d’être longtemps protégée et instruite. C’est pour cela que nous avons aussi vitalement besoin de roses que de pain. Non parce que le pain compte aujourd’hui moins qu’avant, mais parce que les roses sont quelquefois la condition du pain.

[18] Certes Rousseau se montre « sexiste » dans son traité sur l’Education (L’Emile). Il faudrait cependant nuancer la critique du « sexisme » de Roussau. Non seulement faudrait-il tenir compte des mentalités de l’époque et juger du grand républicain genevois sans faire montre d’anachronisme, mais Yves Vargas a intelligemment montré que ce sexisme doit être fortement relativisé. Mais si sexiste que soit par ailleurs Rousseau dans ses écrits pédagogiques, le principe qu’il pose ci-dessus est excellemment formulé : son observation rigoureuse couperait court à toute confusion entre inégalité, différence et contrariété.

[19] Comme on le verra, nous ne sommes pas hostiles au mariage homosexuel en tant que mise à niveau des droits civils des époux et des épouses (notamment quant à la transmission des biens), ni même à la possibilité d’adoption par les couples homos, à condition que l’enfant sache d’où il vient génétiquement (quand on le sait). L’égalité entre couples et l’intérêt des enfants adoptifs supposent aussi une modification des droits à l’adoption pour les couples hétérosexuels stériles : l’enfant adoptif doit savoir qu’il l’est et l’enfant généré par insémination artificielle doit savoir aussi la vérité sur sa filiation, même si dans ce cas particulier, il faut continuer à rendre intraçable l’identification du donneur de sperme. Quant aux « arguments » prétendant que la France devrait légaliser les mères porteuses et la PMA pour les couples lesbiens sous prétexte que « les pays voisins le font », il est immoral. Ne fais pas ce que les autres font parce qu’ils le font, fais ce que tu dois faire et que les autres devraient faire aussi si le monde ne tournait pas à l’envers. En un mot, pour un individu comme pour une nation, sois souverain et exerce ta souveraineté dans le cadre d’un universalisme dont Kant a précisé largement les règles formelles et même, matérielles (cf notre texte Exterminisme et Criminalisation, qui commente la notion d’impérialisme catégorique dans le champ politique en commentant sous un angle anti-impérialiste et anti-exterministe le Projet de paix perpétuelle de Kant).

[20] Je renvoie cependant au dialogue entre Nicolas Truong, Marcella Iacub et la féministe Sylviane Agacinski dans Philosophie-Magazine, avril-mai 2006, n°1, pp. 6 et sqq. Face à C. Agacinski qui défend l’idée dialectique d’une « différence sans hiérarchie » entre les deux sexes, M. Iacub développe une position que la social-démocrate Agacinski a bien raison de qualifier d’ultra-individualiste et néolibérale. La thèse de Iacub est que l’ennemi principal est l’ingérence étatique dans la sexualité (comme si le néolibéralisme et l’officialisation scolaire de la Gender n’était pas une ingérence étatique à l’envers…). Iacub refuse cette évidence corporelle insupportablement oppressive : « l’homme engendre en dehors de lui, la femme en elle-même » (Agacinski). Conséquemment Iacub se prononce contre l’ « utérocentrisme », pour les mères-porteuses, pour la marchandisation « libre » de l’utérus et du vagin (déréglementation de la prostitution). Montrant le fond anti-prolétarien radical de son fonctionnement et ignorant totalement la critique marxiste du « libre contrat de travail » (le renard libre dans le poulailler libre, disait Marx), M. Iacub ose écrire : « mais le corps est toujours dans le commerce ! Dans un contrat de travail, par exemple – que l’on soit mannequin ou ouvrier – on met son corps à la disposition d’autrui, de l’employeur en l’occurrence », si bien qu’il n’est pas problématique pour cette penseuse, que des femmes riches du Nord ou de l’Ouest puissent « se payer » l’utérus de femmes pauvres du Sud ou de l’Est : conséquemment, comme le fait obverser Agacinski, les enfants eux-mêmes seront à vendre et la relation étrange de la femme à l’enfant qu’elle porte (qui est si j’ose dire, un vrai « bain de subjectivité ») disparaîtra pour faire partie des relations purement techno-contractuelles. Ici « l’oubli de l’être » – comme eût dit Heidegger – au profit d’une technique totalement dominée par la mondialisation capitaliste, brille de toute sa noire lumière ! Conséquence logique, qui montre que nous n’exagérions pas en faisant référence au Meilleur des mondes d’Huxley, Iacub approuve l’idée – peut-être un jour réalisable – d’un « utérus artificiel » permettant d’externaliser la gestation en réduisant à néant la différence sexuelle et dans la foulée, comme le note imparablement Agacinski, la différence entre la chose et la personne, qui est au fondement de l’éthique. Au contraire, Iacub s’écrie : « pour moi l’utérus artificiel est une perspective formidable parce qu’il sera possible de vivre la grossesse naturelle comme un choix et non comme une contrainte ». Reste que certaines critiques émises par M.I. contre l’utérocentrisme (aujourd’hui la femme éduquée décide seule de la venue de l’enfant, l’homme est marginalisé) ne trouvent pas de vraie réponse dans ce dialogue tendu entre féminisme et « postféminisme ».

[21] Nous ne parlons pas du droit de tels INDIVIDUS à changer de sexe, ou plutôt d’apparence sexuelle physique – sinon génétique – ; nous disons simplement que le transsexualisme n’est pas plus un modèle qu’une hérésie, nous discutons la pertinence qu’il y aurait à reconstruire la liberté, l’égalité et la fraternité à partir d’une universalisation générique de cette notion.

[22] Précisons, contre la mauvaise foi blindée de bonne conscience, que nous ne visons nullement à brider les fantasmes comme tels. Que chacun(e) quand il ou elle jouit sexuellement, se prenne pour Tarzan, King Kong, Marylin ou Tootsie, libre à lui et/ou à elle : pas de flic, de curé ni de N.S.A. dans nos têtes et dans nos chambres à coucher ! Mais précisément, ce droit inviolable de fantasmer ne peut être préservé que si le fantasme n’est pas validé comme « réalité normale », commune, imposable à tous, par le corps social. Sans quoi, être deviendrait l’équivalent strict de fantasmer ou d’être fantasmé… A l’inverse, le fantasme, qui est le corps même de nos évanescentes subjectivités, s’évanouirait comme tel. Si l’imaginaire conserve bien entendu le droit, voire le devoir de se réaliser – car nous n’ignorons pas que tout fantasme est porteur d’une exigence d’être – c’est par l’action de celui qui en est porteur qu’il doit passer à l’acte, et en respectant peu ou prou, ou du moins en contournant et en subvertissant réellement, les normes sociales existantes. Et non pas par la complaisance maternante d’une société qui accepterait de prendre des vessies pour des lanternes en produisant du délire à l’unisson. Le fond des choses est que notre société soi-disant individualiste est en fait terriblement dés-individualisante.

[23] Il faut exclure la recherche en paternité en cas d’insémination artificielle à partir d’une banque de sperme. Sinon il n’y aura tout bonnement plus de donneurs hommes. On ne cache rien à l’enfant dans un tel cas puisque la dévolution de sperme a été aléatoire : ce qu’il faut dire à l’enfant, y compris à celui qui est élevé par un couple hétéro partiellement stérile, ce n’est pas « qui est le donneur », mais qu’il y a eu donneur.

[24] On est ici devant l’impossible de la théorie du genre : ou bien, en vertu de la négation de la différence des sexes, on attribue aux lesbiennes le droit à la PMA, donc il faut attribuer aux couples homos masculins le droit aux mères porteuses, et on tombe sur l’interdit moral majeur « tu n’achèteras pas d’enfant », ou bien on donne un droit aux couples lesbiens que les couples masculins ne peuvent pas revendiquer pour eux-mêmes parce qu’il y a une dissymétrie éclatante entre la contribution masculine et la contribution féminine à la reproduction de l’espèce (combien il est différent gratuitement d’éjaculer dans une banque du sperme et de louer son utérus pendant neuf mois à des étrangers contre argent), et dans ce cas, l’impact social du sexe, que les « Gender Studies » prétendaient annuler en droit, se fait directement saisir. Bien entendu, on pourrait rêver d’une société idéale où des femmes d’une grande abnégation accepteraient d’enfanter gratuitement pour autrui – sans cependant développer de relation affective positive ou négative avec le futur enfant qu’elles portent. Mais outre qu’on ignore si cette situation est favorable au futur enfant (tout montre que les relations mère-enfant s’élaborent ante partum) ce serait laisser la porte ouverte, sous prétexte d’une hypothétique et bien hypocrite gratuité, aux relations mercantiles les plus dégradantes entre les riches et les pauvres du même pays et plus encore, entre les riches du « Nord » et les pauvres du « Sud ». Un peu comme si l’on fermait les yeux sur la traite des prostituées sous prétexte qu’un tout petit nombre de prostituées (« de luxe ») ont choisi cette manière de gagner de l’argent en s’affranchissant de tout souteneur. L’enjeu prolétarien n’est pas d’accepter l’esclavage de millions de filles surexploitées sous prétexte de défendre les privilèges d’une minorité de milliardaires du porte-jarretelles, pas plus que l’ultra-précarité des milliardaires en short du sport professionnel ne peut servir à modéliser le droit du travail de centaines de millions de prolétaires.

[25] Par ex. qu’à toute époque, l’acte fondateur de l’humanité sociale est la production et la reproduction des moyens d’existence déjà donnés, par ex. que la transmission humaine ne repose pas seulement sur l’hérédité mais d’abord et surtout sur l’héritage, par ex. que le mode de production détermine le mode de consommation, etc.

[26] J’intègre telle quelle, pour la soumettre au débat, la remarque de Gwenaël Bidault à propos des conceptions d’Engels. En l’occurrence la divergence signalée ne me semble pas affecter le fond de mon analyse. Il se peut que les conclusions d’Engels aient vieilli au regard des connaissances ethnologiques et historiques, mais c’est surtout sa méthodologie qui me semble importer à notre propos. Voici ce que signale G. Bidault : « Dans la réédition 2012, au Temps des Cerises, de L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Christophe Darmangeat apporte en préface un éclairage des thèses d’Engels à la lumière des recherches ethnologiques contemporaines. Il précise notamment que la remise en cause, par l’ethnologie, de la succession des formes de famille, « possède d’importantes implications sur le statut de la gens, ce clan à filiation féminine. Celui-ci ne peut plus être tenu pour une forme universelle, qui aurait nécessairement précédé le clan à filiation en ligne masculine, puis la famille monogame. Parmi les société observées depuis lors et qui se situaient à un niveau technique égal ou inférieur à celui des Iroquois, toutes étaient loin de posséder des clans. De plus, même là où ceux-ci existaient, la plupart traçaient la filiation en ligne masculine, sans que les biens matériels ne jouent un rôle social éminent, ni que rien ne suggère que la filiation avait été jadis pratiquée en ligne féminine. Or, selon Engels, qui suivait là encore Morgan, le passage de la filiation féminine à la filiation masculine suite au développement de la propriété privée était censé avoir constitué un événement universel et majeur. Il avait marqué la “défaite historique” d’un sexe féminin qui jouissait auparavant d’une “situation non seulement libre, mais fort considérée”, et même d’une “prédominance”, “dans toute la préhistoire ».

[27] Comme nous le démontrons aussi dans l’article cité, la véritable écologie ne consiste pas à retourner à l’état de nature mais à pousser à fond la civilisation pour éliminer l’état de nature dans la société elle-même, en éradiquant les bases socio-économiques de cette jungle qu’est la société capitaliste et en mettant en place la planification démocratique, qui seule permet aux hommes de se fabriquer collectivement et volontairement en sachant où ils vont ensemble ; quant à la sauvegarde de la nature, elle devient une tâche hautement technologique, scientifique, donc culturelle.

[28] Dans ses cours d’épistémologie des années 70, le philosophe marxiste André Tosel développait déjà l’idée de rupture épistémologique suspensive à propos de la psychanalyse et du marxisme.

[29] Sauf à rabattre platement la filiation sur l’éducation : ce qui va de pair avec la campagne permanente contre, non pas les impasses théoriques et pratiques très réelles de la psychanalyse, mais contre le noyau dur de ses découvertes, et avec la promotion de conceptions pédagogiques « cognitivistes » et « comportementalistes » qui tendent à confondre l’hominisation du sujet avec un dressage comportemental. Remarquons aussi, comme nous l’avons fait dans un récent article d’Etincelles sur Masculin et féminin que, comme toujours, l’idéologie bourgeoise couvre tous les terrains à la fois : d’un côté, la Gender qui dé-sexue la femme et remet radicalement en cause le féminisme (au moment où la contre-révolution mondiale d’une part, la « construction » européenne d’autre part, détruisent tant de conquêtes du sexe féminin allié au mouvement ouvrier) ; mais de l’autre, justement dénoncé par E. Badinter, la renaturalisation de la femme par les idéologues de la Leche League qui, derechef, présente avant tout la femme comme une reproductrice et une quasi-vache laitière. Voilà pourquoi il y a un enjeu majeur à repenser de manière dia-matérialiste les rapports complexes de la nature et de la culture en évitant à la fois le naturalisme grossier de la Leche et le culturalisme immodéré de la Gender.

[30] Bien entendu, certains pratiquants des rapports érotiques SM vont ici se récrier. Mais c’est à eux et non à nous qu’il revient de produire les distinctions conceptuelles (et légales) nécessaires, si elles sont possibles, entre la domination politico-économique (qu’il est hors de question pour des communistes de valider socialement : on nous excusera de ne pas voir en Sade une référence classique…), et les jeux de domination à caractère érotique. Aux connaisseurs de ces pratiques d’indiquer où se trouvent les limites entre le jeu et la réalité, entre le comportement privé de la « domina » et de son « esclave » et l’idéalisation sociale de contre-modèles historiquement abjects. Bien entendu on conviendra aisément que certaines formes d’érotisme « hétérosexuel » prétendument « normales » ne sont pas plus saines en tant qu’elles reposent sur l’exaltation du viol ou de la prostitution.

[31] Qui bien comprise, favoriserait l’individualisation : mais celle-ci ne se comprendrait plus alors principalement, comme c’est le cas aujourd’hui, comme limitation, finitude, repli sur soi, mais comme développement multilatéral de la personnalité, celle-ci étant d’autant plus riche qu’elle est plus ouverte sur le devenir général de la classe, de la nation et de l’humanité.