Liberté d’expression et censure : quand le masque se fissure à l’Université

censurewww.initiative-communiste.fr vous a révélé il y a quelques jours la censure revendiquée non seulement d’un ouvrage par la bibliothèque universitaire PMF de Paris 1, mais également de tout le catalogue d’un éditeur.

Bien évidemment les réactions ont été fort nombreuses [à la suite de nos révélations, un article est paru également sur le site internet de l’Humanité], et ont obligé l’institution à s’expliquer.

Il est rare que les censeurs – conscients où inconscients il n’est pas ici question d’incriminer seul un bibliothécaire qui ne fait qu’appliquer la pratique de toute l’institution – expliquent eux-même et revendiquent la façon dont ils agissent. www.initiative-communiste.fr rend public certains de ces échanges entre les censeurs, l’éditeur et la communauté citoyenne ainsi qu’universitaire, commentés par l’historienne Annie Lacroix-Riz, qui sont encore plus édifiants sur la manière dont la fonctionne de manière insidieuse dans ce pays, menés par des chiens de gardes vigilants.

“Celui qui ne connait pas l’histoire est condamné à la revivre” K Marx

Il est ici question de censure de l’Histoire. A l’heure où certaines forces politiques de l’Axe UE/USA/OTAN réécrivent l’histoire à l’image du premier ministre de Kiev parlant d’invasion de l’Allemagne par l’URSS, ou du ministre des affaires étrangères polonais niant la libération du camp d’Auschwitz par l’armée soviétique, chacun doit mesurer à quels dangers ce genre de pratique nous exposent.

Défendre la liberté contre ceux qui vident les bibliothèques ou refusent de les remplir

Pendant que dans certaines communes certains s’astreignent à vider les rayonnages des bibliothèques, pendant que des barbares obscurantistes assassinent pour faire taire, d’autres s’échinent à refuser de remplir les bibliothèques en triant soigneusement les livres.

Cela doit cesser ! Nous ne pouvons en laissant bâillonner la liberté d’expression nous condamner nous même à nous taire !

D’autres encore sélectionnent avec autant de soin leurs invités médiatiques qu’ils se gendarment à chasser de leurs colonnes ceux qui ne défendraient avec zèle l’idéologie dominante. Liberté d’expression? oui à condition que ne soient audibles que ceux choisis par le système capitaliste et que les autres soient rendus muets. C’est cela la “démocratie” capitaliste. Plus que jamais, la lutte pour la liberté doit être le combat de tous.

Échanges divers sur la censure régnant à la bibliothèque PMF et dans les autres les bibliothèques universitaires, 16-22 janvier 2015

Annie Lacroix-Riz, professeur émérite d’histoire contemporaine, Paris 7

Échanges divers sur la censure régnant à la bibliothèque PMF et dans les autres les bibliothèques universitaires, 16-22 janvier 2015

Cher amis,

Vous trouverez ci-dessous des échanges explicites sur la gravité de la censure et de l’autocensure qui sévissent, de plus en plus rigoureusement, dans les universités et notamment dans les sciences sociales, situation que reflète la « politique d’achat » des bibliothèques universitaires.

J’en reproduis tous les éléments, y compris ceux qui ont déjà été diffusés dans le premier message transmis, le 20 janvier 2015.

J’observe que si M. M., bibliothécaire à la bibliothèque PMF de l’université Paris 1, n’est pas l’unique responsable de cette censure, il l’assume cependant pleinement, avec une arrogance non dépourvue de violence, surtout quand il ne connaît pas ses interlocuteurs. Le démontrent formellement 1° sa réponse négligente à un lecteur pris pour un étudiant, Godefroy Clair, et 2° plus brutalement encore, sa lettre à Pierre Moret, un correspondant qui a protesté contre les pratiques que j’avais mises en cause auprès du directeur de la bibliothèque universitaire PMF de Paris 1, Daniel Keller. Inutile de préciser que ces deux correspondants m’ont donné la liberté de mentionner leur nom.

Vous noterez également à quel point M. M. brocarde, dans son courriel à M. Moret (20 janvier 2015 11:36:37), la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine de Nanterre bibliothèque (de 3e cycle) (et par ailleurs centre d’archives) vers laquelle je dirigeais systématiquement les étudiants et qui se caractérise par son souci de pluralisme et de qualité académique internationale : elle est ridiculisée pour avoir eu l’audace de détenir seule l’ouvrage, interdit partout ailleurs, et « qui a d’ailleurs très probablement été acquis au titre du dépôt légal et non par une procédure d’acquisition choisie. »

Les termes a priori et très probablement sont devenus des critères de raisonnement et de choix de la production académique offerte aux étudiants dans les établissements universitaires.

Keller, directement interpellé en tant que directeur de la bibliothèque PMF de Paris 1 par divers intervenants de cette affaire, a jusqu’ici (22 janvier 2015) chargé son subordonné M.M. de répondre à toute demande ou protestation sans accuser réception d’aucun message.

Au cas où certains penseraient, comme m’en accuse M.M. dans le message de plainte amère qu’il m’a envoyé le mardi 20 janvier 2015 15:00, que les puissants réseaux bolcheviques œuvrant en France, et notamment les miens, martyrisent des fonctionnaires scrupuleux remplissant leurs missions en toute neutralité et scientificité, je rappelle la réalité de la situation. Censure absolue contre les « dissidents », d’un côté et choix idéologiques affirmés, monocolores et unilatéraux, de l’autre, règnent de pair.

L’ouvrage sur Staline et l’URSS de 1939 à 1953 d’un historien reconnu « de référence » par une large communauté académique, Geoffrey Roberts, est exclu de presque toutes les bibliothèques universitaires en France (sauf sept, pour sa seule version originale en anglais) et de tout accès, pour sa version traduite parue en septembre 2014 chez Delga, petit éditeur indépendant. Les guerres de Staline a été exclu « a priori » à la bibliothèque PMF de Paris 1. Les « titres » des éditions Delga (dont M. M. a recensé quatorze, après coup), ont été présentés dans un premier temps à Godefroy Clair comme également exclus « a priori ». Cependant que dans la même bibliothèque, les productions non-scientifiques et strictement idéologiques consacrées à l’URSS en général et à Staline en particulier sont acquises de façon systématique.

La censure, et il convient d’y insister pour prévenir un éventuel argument de « procès stalinien », mis en avant depuis des lustres à la moindre critique d’un comportement inacceptable, ne vient pas des « réseaux » présumés. Elle ne provient que de l’institution académique qui a abdiqué des règles anciennes de fonctionnement reposant sur un certain « pluralisme » et surtout impliquant, en histoire, la diffusion d’ouvrages conformes aux normes méthodologiques universelles régissant cette discipline : ouvrages érudits rédigés sur la base de sources d’archives ou, pour les ouvrages de vulgarisation, synthèses réalisées à partir desdits travaux érudits.

À titre personnel, je tiens à rappeler, ayant fait mes études pour partie à l’université Paris 1 jusques et y compris ma thèse d’État soutenue en 1981, sous la direction de Jean Bouvier, que ladite université n’était pas un repaire de marxistes; que les doctorants marxistes ou marxisants représentaient des effectifs très modestes en histoire contemporaine (élèves, en particulier, du grand Pierre Vilar puis de Jean Bouvier); et que la majorité, écrasante, des non-marxistes, admettait que les minoritaires 1° disposassent d’un minimum de droits académiques, fussent-ils plus limités que les leurs. Et ceci même si les carrières des non-marxistes étaient en général beaucoup plus brillantes et rapides que celles des universitaires qui s’obstinaient à se réclamer de la conception de l’histoire de Marx et mettaient en cause le capitalisme ou doutaient que celui-ci fût le mode de production définitif.

J’affirme que les règles qui prévalent dans l’approvisionnement de la bibliothèque de 1er cycle (PMF) de l’université Paris sont strictement antagoniques avec celles qui régnaient dans cet établissement avant que la réaction académique n’y triomphât, comme ailleurs, triomphe précisément intervenu depuis le début des années 1980 (voir mon ouvrage L’histoire contemporaine toujours sous influence, Paris, Delga-Le temps des cerises, 2012).

J’observe enfin que la culture de l’impunité du plus fort idéologique permet à des fonctionnaires théoriquement au service du public universitaire de répondre avec mépris à des interlocuteurs courtois ou de ne pas répondre du tout, ceci en violation de toutes les règles de simple courtoisie et de savoir vivre ensemble (c’est à dessein que je néglige le tiret entre les deux infinitifs). L’affaire qui nous occupe est aussi courante que déontologiquement scandaleuse. Elle présente la seule originalité de pouvoir être rendue publique grâce aux traces écrites, rarissimes, d’une désinvolture quasi générale. Des milliers d’actes de censure ne peuvent « exploser » qu’une fois tous les vingt ans parce qu’un serviteur du public revendique par écrit les normes qu’il applique en permanence. Bref, à cause de la « maladresse » d’un censeur rendu imprudent par la toute-puissance habituelle exercée sans risque sur les minoritaires ou les timides. Je tiens à cet égard à remercier particulièrement mes deux correspondants, Godefroy Clair et Pierre Moret, d’avoir signalé ce qui ne paraît presque jamais au jour.

Il serait sain que les bibliothécaires (il en est sans doute parmi vous lecteurs) choqués par des pratiques de censure et autocensure qui, habituellement, échappent à l’écrit, informent le public sur leur réalité. Il est de notre devoir commun de dénoncer et de combattre cette censure, particulièrement à l’heure où se profile un « Patriot Act » français annoncé sous couvert de lutte contre le terrorisme, dans une atmosphère qui rappelle les lois scélérates du ministre de l’intérieur Dupuy adoptées à une forte majorité par la Chambre des Députés à la faveur des « attentats anarchistes » de 1893-1894.

Ces projets politiques, ouvertement lancés peu après la tapageuse commémoration récupératrice de Jean Jaurès (de 2014) – dans le style « Je suis Jaurès » ‑, attestent l’hypocrisie des prétendus admirateurs de ce dernier. Car le leader socialiste assassiné en 1914 avait vivement dénoncé à la fois la manipulation policière des auteurs d’attentats (question sur laquelle nous ne pouvons encore nous prononcer) et l’exploitation éhontée de ces circonstances (question sur laquelle le doute n’est pas permis).

On observera d’ailleurs que le tapage récent sur les droits illimités à la « liberté d’expression » a été vite étouffé par la conjoncture. Merci, donc, d’en rappeler l’indispensable exercice en diffusant et en faisant largement diffuser le présent document.

Amitiés à tous,

Annie Lacroix-Riz – 22 janvier 2015

Échanges Annie Lacroix-Riz-Daniel Keller (responsable de la bibliothéque universitaire Paris 1) 16-19 janvier 2015

Annie LACROIX-RIZ
Professeur émérite d’histoire contemporaine
Université Paris 7-Denis Diderot

Daniel KELLER
Directeur de la Bibliothèque PMF de Paris 1
90, rue de Tolbiac 75013 PARIS

 

Monsieur,

Un de mes correspondants, M. Godefroy Clair, ingénieur d’étude à Paris 8 Saint-Denis Vincennes, m’a informée vendredi 15 janvier du refus a priori par la bibliothèque universitaire que vous dirigez de mettre à la disposition des étudiants de Premier cycle de Paris 1

1° la traduction de l’ouvrage Stalin’s Wars, de Geoffrey Roberts, Les Guerres de Staline, parue en 2014 aux éditions Delga.

2° tout « titre » paru chez le même éditeur.

Double refus signifié par la réponse (tardive) écrite signée « G.M. » adressée à « G.C. » (M. Clair), que vous trouverez dans la pièce électronique ci-jointe.

« L’ouvrage proposé, bien qu’écrit par un universitaire ne nous semble pas a priori présenter la neutralité historique et scientifique nécessaire à son éventuelle intégration dans nos rayons. Les autres titres publiés par l’éditeur non plus. »

censure_Roberts_P1

Concernant le premier point, je note que mon collègue Geoffrey Roberts, professeur à l’université de Cork, écarté a priori des « rayons » de votre établissement, est un collègue dont la spécialité n’est pas contestée et que l’ouvrage en question a été en 2006 publié aux presses universitaires de Yale. http://en.wikipedia.org/wiki/Geoffrey_Roberts établit la reconnaissance académique du professeur Roberts.

Concernant le second point, j’observe que « G.M. » semble habilité à écarter, également a priori, tous les « titres » de l’éditeur Delga.

Je vous remercie de me confirmer que « G.M. » applique la politique d’achats que vous et votre équipe avez fixée et de me préciser selon quels critères elle l’a été.

Dans l’attente de votre réponse, je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de mes pensées les meilleures.

Annie LACROIX-RIZ

 

Réponse le 19 et 20 janvier de la bibliothèque PMF de Paris 1

Les passages surlignés du courriel du bibliothécaire le sont par nous

Objet : RE: censure sur Les guerres de Staline / Geoffrey RobertsMadame,

J’ai bien pris connaissance de votre courrier.

Je ne suis pas historien de métier, aussi n’ai-je pas les armes intellectuelles pour débattre avec vous des questions que vous soulevez. Je n’ai pas non plus votre notoriété, ni votre entregent, et je n’ai pas l’honneur de connaître toutes les personnalités que vous citez, ni de faire partie d’aucun des réseaux intellectuels et syndicaux dont vous êtes membre et que vous semblez avoir alertés, au vu du nombre de messages que je reçois depuis hier. Je suis simplement un conservateur de bibliothèque qui essaie de faire son travail, qui est, comme tout un chacun, susceptible de faire des erreurs, ce que je n’ai pas manqué d’admettre. Enfin, je ne suis pas préparé, professionnellement ou psychologiquement, à avoir autant d’ennuis. Je ne suis pas préparé à une telle violence, à une telle hostilité, à une telle brutalité. Je ne suis pas préparé à défendre seul l’indépendance des bibliothèques universitaires dans leurs choix d’acquisitions face à des groupes de pression tels que celui que vous semblez avoir le pouvoir de mettre en branle.

En conséquence, cette affaire prenant des proportions absolument déraisonnables en regard de l’enjeu, je vous informe, avec une certaine tristesse je dois dire, que vous avez d’ores et déjà obtenu gain de cause : sous réserve d’avoir l’accord de ma supérieure hiérarchique Mme Magnaudet, je vais commander l’ouvrage en question dès que cela sera possible. La commande partira normalement jeudi 29 janvier, et l’ouvrage sera reçu et équipé sous les 15 jours qui suivront.

Je regrette par ailleurs que vous passiez sous silence le fait que, dès le début de ma réponse d’hier, j’ai admis de bonne foi m’être trompé au sujet des éditions Delga et de la validité scientifique de l’ouvrage de monsieur Roberts. Au vu des articles dont on m’envoie les liens, ce fait est totalement occulté pour laisser la place à des accusations de censure d’autant plus écrasantes qu’elles censurent tout ce qui ne les étaye pas.

S’il faut le répéter, je le fais bien volontiers : oui, les éditions Delga sont présentes dans les bibliothèques du réseau de Paris I. Oui, les éditions Delga publient des ouvrages tels celui de M. Roberts dont la validité scientifique est reconnue. Cela vous convient-il ?

Il me reste à évoquer quelques points :

  1. Vous avez parfaitement raison quant aux enseignements d’histoire russe et soviétique à Paris I : il fallait lire “pas d’enseignement dispensé à PMF” et non “pas d’enseignement dispensé à Paris I”.

J’effectue une partie de mes acquisitions sur la base des bibliographies mises en ligne par les enseignants sur les espaces pédagogiques interactifs (EPI) de l’Université et je ne crois pas y avoir vu d’EPI de licence consacré à l’histoire soviétique. Je présente ici toutes mes excuses à Mme Marie-Pierre Rey pour ce lapsus d’autant plus stupide que je connais bien l’existence de l’Institut Pierre Renouvin et de la bibliothèque d’histoire des slaves.

  1. Ceci m’amène à penser que ladite bibliothèque d’histoire des slaves aurait bien plus vocation à accueillir cet ouvrage que la bibliothèque du centre Pierre Mendès France. Sur le plan de la stricte politique documentaire, je le répète, je pense qu’il n’y a aucune raison pour que la bibliothèque Pierre Mendès France achète cet ouvrage.
  2. Je rappelle également qu’à ce jour, aucune bibliothèque universitaire française n’a acquis l’ouvrage de M. Roberts dans son française. Si vous avez vu juste et que censure il y a, alors l’ensemble des acquéreurs en sciences humaines de l’ensemble des bibliothèques universitaires françaises pratiquent la censure. Vous devriez faire quelque chose.

Pour finir, je vous informe que, le problème étant réglé en ce qui me concerne, je ne communiquerai plus directement avec vous mais uniquement par le biais de ma hiérarchie.

Bien cordialement,

G.M.

De : Annie Lacroix-Riz

Envoyé : mardi 20 janvier 2015 16:09

Monsieur,

Vous n’ignorez pas que mon « entregent » et mes « réseaux » sont infiniment plus faibles que ceux des auteurs qui emplissent vos « rayons » sur la sphère russe (cf. infra).

(..)

Votre veto écrit n’était pas seulement désinvolte pour son destinataire présumé, un(e) étudiant(e) d’ordinaire sans recours, il était d’une extrême violence, et vous vous trouvez simplement aujourd’hui confronté aux conséquences de veto systématiques tombant dans le silence.

(..)

Par ailleurs, je conviens volontiers avec vous que la censure actuelle, établie de longue date, et complétée par l’autocensure, est générale. Elle obère lourdement la science historique française, et votre bibliothèque pratique, comme ses pareilles, la censure sur la production scientifique existant hors de France, même quand elle est, ce qui est rare, traduite.

J’ai pour habitude de tenter de « faire quelque chose » contre ce fait, mais le petit ouvrage L’histoire contemporaine toujours sous influence paru en coédition Le Temps des cerises-Delga pèse moins que les énormes réseaux, notamment médiatiques, dont disposent les auteurs que vous accueillez systématiquement sur la sphère russe, tels, récemment, à nouveau, Hélène Carrère d’Encausse, avec Les Romanov, une dynastie sous le règne du sang ! (2013), et François Kersaudy, Staline (2012), deux auteurs, j’y reviens, cantonnés à la seconde main. La chronique du Point de M. Kersaudy confirme à la fois son entregent et, par son contenu, en particulier la dernière en date, http://www.lepoint.fr/invites-du-point/francois-kersaudy/kersaudy-angelisme-et-terrorisme-19-01-2015-1897621_1931.php, l’orientation idéologique à tendance exclusive, et en aucun cas « neutre », qui caractérise les choix « russes » ou « soviétiques » de la bibliothèque de Premier cycle d’une des plus importantes universités de France.

Je suis entièrement d’accord pour traiter de la question avec votre hiérarchie, c’est la raison pour laquelle je me suis adressée à M. Daniel Keller : c’est de celui-ci que je souhaitais et souhaite obtenir réponse.

Si cet épisode pouvait permettre de poser la question de la censure qui pèse en France sur les sciences sociales critiques, comme sur tant d’autres disciplines, et sur leur diffusion, il aura été particulièrement utile.

Bien cordialement,

Annie Lacroix-Riz

La hiérarchie n’a jusqu’ici pas répondu.

Ne manquez surtout pas d’ouvrir les liens :

copie d’un courriel adressé par un usager à M Keller Paris 1 19 janvier 2015 et de la réponse qui lui est faite

Subject: ASSURER UNE CULTURE OUVERTE… Date: Mon, 19 Jan 2015 18:47:09 +0100

Ancien étudiant en Histoire de Paris 1, je proteste contre la censure dont semble faire l’objet le livre de Geoffrey Roberts sur Staline, même si je ne partage pas son point de vue. La consultation des auteurs disponibles sur l’URSS montre d’ailleurs le parti pris idéologique de votre bibliothèque. Merci d’essayer d’agir en historien et non en apologiste du système qui détruit différentes cultures…

Respectueusement

20 Janvier 2015, réponse de la bibliothèque PMF Paris 1 à une lettre de protestation d’un lecteur.

Subject: Trans.: Les guerres de Staline / Geoffrey Roberts

Monsieur,

Mon collègue Daniel Keller m’a transmis votre message. Veuillez trouver ci-dessous copie du courriel que j’ai adressé à Mme Lacroix-Riz, vous y obtiendrez, je l’espère, les réponses que vous souhaitez. J’y ajoute quelques points pour votre information :

  1. Les bibliothèques universitaires sont gérées par des personnels de bibliothèque et non par des historiens. Vous semblez confondre deux métiers fort différents.
  2. Veuillez trouver ci-dessous un lien vers la notice de l’ouvrage en question dans le catalogue collectif national Sudoc, dans lequel sont versés les catalogues de toutes les bibliothèques universitaires et de grands établissements de l’enseignement supérieur :http://www.sudoc.fr/18095279X

Si vous cliquez sur le lien “où trouver ce document”, vous obtiendrez la liste de tous les établissements français possédant l’ouvrage en question dans leurs rayons. Vous constaterez qu’elle est bien courte puisque seule la BDIC (Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine) possède cet ouvrage, qui a d’ailleurs très probablement été acquis au titre du dépôt légal et non par une procédure d’acquisition choisie.

  1. Si aucune bibliothèque universitaire française n’a acquis cet ouvrage, il n’y a aucune raison pour que la bibliothèque Pierre Mendès France (bibliothèque dépendant d’une université ne dispensant pas – pour l’instant en tout cas – d’enseignement aux étudiants de niveau L sur l’histoire de l’Union Soviétique) le fasse, et ce d’autant plus qu’elle n’a aucun impératif d’exhaustivité ni aucun moyen d’y parvenir. Aussi, par souci d’équité, et puisque vous semblez déterminé à réparer un tort majeur qui est fait à la liberté d’expression, je vous prie de bien vouloir prendre contact avec l’ensemble des bibliothèques françaises universitaires et de grands établissements afin de leur adresser le même message. C’est un gros travail – il y en a quelques centaines – mais d’après vos dires, la défense de la pluralité d’opinions est à ce prix.

Chacun observera donc qu’une nouvelle fois la censure est revendiquée. On ne peut que se dire qu’il faut prendre au mot ce bibliothécaire indélicat : ” je vous prie de bien vouloir prendre contact avec l’ensemble des bibliothèques françaises universitaires et de grands établissements afin de leur adresser le même message”

Lettre d’Aymeric Monville, directeur des éditions Delga, à cette date sans réponse

Lettre ouverte à M. Daniel Keller Directeur de la bibliothèque PMF de Paris 1Paris, le 22 janvier 2015,

Cher Monsieur Keller

L’histoire, disait Karl Marx, a plus d’imagination que nous. Aussi ne m’attendais-je pas à ce que l’an I de la République universelle de la liberté d’expression, qui déroule en ce moment ses premiers fastes, vît l’une des principales bibliothèques de la Sorbonne établir un refus écrit de l’ensemble du catalogue d’un éditeur.

Catalogue, modeste de par sa taille, mais qui compte, entre autres, pas moins que :

Georg Lukács, Tran Duc Thao, Lucien Goldmann, Jacques D’Hondt, Jean Salem, Annie Lacroix-Riz, Paul Boccara, Domenico Losurdo, Georges Politzer, Henri Alleg.

auteurs dont j’attends qu’on me démontre le caractère marginal, minoritaire, et non reconnu scientifiquement.

Il est vrai qu’en plus des surprises qu’elle nous réserve, l’histoire enseigne également la prudence. La comparaison avec l’ère Daladier – lequel, une fois la guerre déclarée, cajolait les fascistes français mais mettait un point d’honneur à persécuter les communistes – s’impose tant cette époque où l’islamisme, choyé par nos dirigeants en Syrie et en Libye, ne sert que de prétexte à l’écrasement des travailleurs de notre pays. Dans ce contexte, le musèlement d’une maison d’édition notoirement progressiste, au sens que le mouvement ouvrier donnait naguère à ce mot, ne serait hélas que trop congru.

Mme Lacroix-Riz, qui est, entre autres qualités, une spécialiste incontestée de la période susmentionnée, pourra vous fournir d’amples détails. J’attire également votre attention sur la correspondance qu’elle a bien voulu vous adresser, malgré son emploi du temps très chargé, à propos de cette plaisante affaire, dont je vous rappelle la formulation initiale :

« L’ouvrage proposé, bien qu’écrit par un universitaire ne nous semble pas a priori présenter la neutralité historique et scientifique nécessaire à son éventuelle intégration dans nos rayons. Les autres titres publiés par l’éditeur non plus.»

Ce refus par écrit contraste tant par sa cocasserie avec les habitudes de silence en la matière que j’ai pensé d’abord, malgré ce contexte très lourd, à une plaisanterie.

Mon sens de l’humour est inépuisable mais votre absence de réponse commence à me faire rire jaune.

N’ayant pu obtenir jusqu’à présent d’explications de votre part et sachant votre temps précieux, je vous propose en conséquence, si vous n’avez pas le temps de répondre à un modeste éditeur, de vous contenter de rayer les mentions inutiles afin de mieux nous expliquer de quoi il s’agit :

  • Boulette
  • Censure
  • Autodafé

Le retour à certaines méthodes de la Congrégation pour la doctrine de la foi aurait au moins, dans ce contexte de guerres de religion qu’on prétend nous imposer, le mérite de la clarté.

Je vous prie de croire, cher Monsieur, pour le moment, à l’expression de mon profond respect,

Aymeric Monville, directeur des Editions Delga

23 janvier, réponse de l’Université Paris I à la maison d’édition Delga et réponse de l’éditeur

Monsieur,

Suite à votre courrier qui m’a été transmis par Monsieur Keller, responsable des services au public du Service commun de la documentation, je vous communique  ci-joint un lien vers le catalogue collectif du réseau documentaire de l’université qui vous permettra de vérifier la présence des ouvrages que vous éditez dans nos bibliothèques:

http://sushi-new.univ-paris1.fr/F/YK8A5KPELBASF6TJAP8S8S4A3HQSXG2QAKIKKUJFXA7J2NT7A3-03257?RN=167007073&pds_handle=GUEST

Veuillez agréer, Monsieur, mes meilleures salutations

Lettre ouverte à M. M, Bibliothèque PMF Université Paris 1 Paris, le 23 janvier 2015,

Cher Monsieur M.,

Confronté à une mise à l’index en Sorbonne de l’ensemble de notre catalogue, formulée par écrit et confirmée par courriel, je n’ai pu avoir d’autre explication qu’une lettre envoyée par vos services mentionnant une liste de dix de nos titres que, malgré cette sanction brutale, vous détenez encore néanmoins.

Je constate donc que sept ouvrages de philosophie et trois d’histoire (un contre la résurgence du fascisme en Italie, un sur les féministes de la CGT, un autre sur l’historiographie) ont ainsi bénéficié par le passé d’un précieux “nihil obstat“.

Dois-je comprendre que nous répondions alors aux critères académiques et scientifiques évoqués par ce récent refus, ce qui ne serait plus le cas depuis que nous publions également davantage de livres d’histoire portant plus particulièrement sur l’URSS?

En effet, dans la liste ci-dessous, aucun des titres concernant l’histoire de l’Union soviétique de sa naissance à son renversement ne figure dans vos rayons, à commencer par le premier qui avait fait initialement l’objet d’un refus spécifique de votre part :

– Geoffrey Roberts, Les Guerres de Staline. De la guerre mondiale à la guerre froide, 1939-1953.

– Roger Keeran et Thomas Kenny, Le Socialisme trahi. Les causes de la chute de l’Union soviétique

– Henri Alleg, Russie : Le grand bond en arrière.
– Grover Furr, Khrouchtchev a menti. (préface de Domenico Losurdo)

– Michael Parenti, Le Mythe des jumeaux totalitaires. Fascisme systématique et renversement du communisme.

– Ivan Maïski, Qui aidait Hitler? Souvenirs de l’ambassadeur soviétique en Grande-Bretagne.

Vous avez ensuite évoqué, dans votre correspondance avec Mme Lacroix-Riz, un problème de place.

Dois-je comprendre qu’il n’y a pas assez de livres sur ces sujets notoirement mineurs que sont l’URSS, la Seconde Guerre mondiale ou la Guerre froide?

Diriez-vous également qu’il s’agit de “détails” de l’histoire?

La mouvance politique qui emploie ce genre de qualificatifs nous avait habitués à dégarnir les rayons des bibliothèques, mais je suis surpris de voir qu’il pourrait exister désormais un tri à l’entrée.

Cet argument du manque de place me surprend d’autant plus que vous détenez visiblement sur les mêmes sujets les quasi-œuvres complètes d’Hélène Carrère d’Encausse (vingt-cinq ouvrages!), dix de Stéphane Courtois et sept ou huit de Jean-Jacques Marie.

Je me perds donc en conjectures pour comprendre les raisons d’un si peu raisonnable refus et avoue éprouver dans cette affaire la même perplexité que Joseph K. ouvrant subrepticement le livre des lois du juge d’instruction et n’y découvrant, faute de lois écrites, que des obscénités.

L’Autriche-Hongrie de Kafka est, hélas, une source d’inspiration inépuisable et cette “prison des peuples” est d’ailleurs souvent érigée en modèle par l’eurocratie si peu démocratique. J’avoue pour ma part préférer certaines valeurs républicaines propres à notre pays et souhaiterais les voir mieux respectées.

Cordialement,

Aymeric Monville,  éditions Delga.