Génération action : les jeunes et l’humanitaire des grandes entreprises – par les JRCF

Engagez vous ! oui mais attention pas dans n’importe quoi. C’est l’alerte lancée par les qui appellent les jeunes à prendre vraiment leur avenir et celui de la planète en main. En démasquant les pseudo citoyens derrières des associations qui sont malheureusement parfois les paravents de l’action des lobbys et des multinationales du Capital. Et qui servent également à détourner de l’action collective, syndicale et politique la jeunesse, pour la priver ainsi des moyens de changer le monde.


On traite aujourd’hui d’un article “journalistique” publié par la plateforme, célèbre pour certaines jeunes générations, Konbini. Pour ceux qui me lisent sans connaître ce “média”, il s’agit d’un distributeur de contenu type “infotainment” (information-divertissement) opérant exclusivement sur internet, via les réseaux sociaux et un site dédié.

Distributeur et non pas créateur, car le modèle de l’entreprise repose sur les contributions de journalistes ayant le statut d’indépendants, payés à la pièce, en fonction du nombre de clics que peut générer un article, situation que Le Monde Diplomatique avait relevée dans un article de 2017 (1). Chez de tels médias, Buzzfeed, Konbini et consorts, la place accordée à la déontologie et au sérieux journalistique est maigre, très maigre. Si l’on peut dénoncer les ravages de la concentration des grands médias d’information entre quelques mains capitalistes, il faut se tourner vers ces nouvelles sources de divertissement de masse pour voir l’avant-garde du pourrissement à l’œuvre. Le journal télévisé vend aux annonceurs du temps de cerveau disponible pendant la coupure publicitaire ? Qu’à cela ne tienne, ici la publicité n’est plus une coupure, c’est le contenu même de l’article ! La presse agit en valet servile du capital ? Ici la presse est le capital, elle en est un simple appendice sans existence propre. Voyez plutôt: l’article du jour est sponsorisé par les biscuits Prince, marque du groupe Mondelez International, deuxième acteur mondial de l’agroalimentaire. Le programme “Prince graines d’avenir” est donc une énième campagne commerciale, qui utilise comme nouveau vernis de bonne conscience une énième déclinaison du thème de l’engagement associatif. On trouve des jeunes désireux de développer des “projets solidaires”: un potager participatif, une collecte de fournitures scolaires… Puis on finance ces projets via la plateforme de micro-financement Ulule, et le tour est joué ! On obtient ainsi une belle histoire à raconter, des photos d’un enfant angélique accompagnées de phrases telles que: “Chez Prince, rien ne nous réjouit plus que de voir un enfant oser être lui-même et se dépasser, et rien ne nous importe autant que de leur apporter ce dont ils ont besoin pour révéler le meilleur d’eux-mêmes.” Tout cela dégouline de bonne volonté et d’engagement citoyen, “engagement citoyen” au sens où l’entendent ceux qui veulent que les citoyens s’intéressent à tout sauf à la politique. Le département marketing des biscuits Prince fait ici preuve d’une inventivité remarquable, obtenant un projet, portant lui-même sur des projets (ceux que veulent mettre en place les jeunes concernés), étouffant de respectabilité, fournissant un support publicitaire idéal et à moindre frais, puisque ce sont les clients eux-mêmes qui financent ces belles preuves d’engagement via la plateforme Ulule. L’omniprésent “projet”, cet alpha et oméga des manuels de management, “l’engagement citoyen” niais qui ne change en fin de compte rien à rien puisqu’il n’est collectif qu’en surface et ne repose sur aucun critère objectif lui donnant une consistance politique, les photos de gamins béats servant de support de communication à un groupe capitaliste…

Quand on se dit que tout y est, que si le monde néolibéral a atteint un tel degré de dégénérescence qu’un chouïa supplémentaire ferait tout imploser, le réel se rappelle à nous pour nous montrer que l’indécence de ces “””journalistes””” et autres commerciaux est véritablement sans limite tant qu’il s’agit de faire du profit. Et cette sublime initiative nous est donc présentée par Konbini. Dans un langage tout à fait dans l’air du temps, on nous explique que les “kids” d’aujourd’hui “cassent les codes de l’engagement”.

Ces véritables “game changers” prépubères, jadis portés vers les “ultra-intimidantes” pour trouver leur dose quotidienne d’engagement citoyen© sont aujourd’hui friands de volontariat, manifs, happenings engagés ou occupations sauvages de lieux. Drôle de monde que celui-ci ! On manifeste sans trop savoir pourquoi, on occupe des zones à défendre en sachant bien que l’Etat rétablira son droit par la force des flashballs dès qu’il en aura le besoin, on devient volontaire pour mieux éluder le fait que les emplois rémunérés se font rares, et au milieu de tout ça, quand on rentre chez soi le soir après une longue et épuisante journée d’engagement citoyen ©, on allume la télévision pour y voir au journal télévisé combien le monde va mal, combien de morts l’impérialisme cause, combien de paysans le glyphosate tue chaque jour, combien de nouvelles raisons de s’engager on peut trouver à chaque instant… Si l’on n’a pas la télé, on suit Konbini sur Facebook. Au pire on lit Le Monde pour faire comme papa et maman.

Et si on n’a rien de tout ça, si on ne s’illusionne pas sur la capacité réelle du monde associatif et de “l’économie solidaire” à changer le monde, si on ne se laisse pas intoxiquer par ces marchands de fables qui nous vendent leurs biscuits en polystyrène entre deux “inspirations” citoyennes Marcon-compatibles, si on accepte de traiter Konbini et les autres pour les immondes laquais du capital qu’ils sont, alors on peut se prendre à essayer de reconstruire un mouvement communiste en France. Et alors on peut s’autoriser quelques ambitions pour l’humanité.

Thibault. pour le blog des JRCF

http://jrcf.over-blog.org/2018/10/generation-action-les-jeunes-et-l-humanitaire-des-grandes-entreprises.html


(1) De l’information au piège à clics

Plus bas, le fameux (fumeux ?) article dont il est question.