VERS LE GRAND BASCULEMENT GEOPOLITIQUE ? L’OCS CONTRE L’ENCERCLEMENT INDO-PACIFIQUE

Photo officielle lors d’un sommet de l’OCS – source xinhua.net

Par Fadi Kassem – C’est un événement passé relativement inaperçu et pourtant central dans l’optique d’un potentiel grand basculement géopolitique mondial : le 18 septembre 2021, l’Iran est devenu membre officiel de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) fondée il y a 20 ans à l’initiative de la Chine populaire. Ne soyons donc pas surpris que dans le même temps, l’Australie ait annulé une grande commande de sous-marins auprès de la France au bénéfice des sous-marins à propulsion nucléaire vendus par le « grand frère » états-unien – humiliant un peu plus au passage la diplomatie française, déjà ravalée au rang de vassale loyale et illuminée de l’impérialisme yankee. Car ce qui se joue en ce moment est une grande confrontation géopolitique ayant pour axe majeur l’espace indo-pacifique ; et l’on comprend mieux pourquoi Emmanuel Macron a orienté la diplomatique de la France en priorité vers cette zone, ce dont témoignent, outre l’échec cuisant de la vente de sous-marins à l’Australie, son voyage en Inde en mars 2018 (voyage au cours duquel le Tartuffe de la République s’illustra en proclamant devant des étudiants bourgeois d’une école de commerce privée : « Ne respectez jamais les règles ! »), mais aussi la nomination du général légionnaire Thierry Buckhardt à la tête de l’état-major pour accorder la priorité à des « conflits de haute intensité » (comprenez : Chine et Russie dans le viseur) et l’envoi de navires de guerre en mer de Chine pour patrouiller aux côtés de l’US Navy contre la flotte chinoise… La plus grande crainte des États-Unis est de voir que la Chine populaire, où l’espérance de vie moyenne est désormais supérieure à celle d’un habitant des États-Unis, développe tous azimuts sa flotte, reprenant ainsi une vieille tradition abandonnée dans les années 1430. En effet, sous l’impulsion de l’empereur de Chine Yongle, l’amiral Zheng He mena de nombreuses expéditions maritimes à partir de 1405, avant que celles-ci ne fussent brutalement stoppées. Désormais, la Chine populaire accroît sa puissance maritime, donnant d’autant plus de sueurs froides à l’Oncle Sam qu’à la fin du XIXe siècle, l’amiral états-unien Alfred Mahan publia The Influence of Sea Power, ouvrage en plusieurs tomes dans lequel il affirmait clairement que les thalassocraties (puissances maritimes) étaient les grandes puissances mondiales depuis l’Antiquité.

Voilà pourquoi les États-Unis, inquiets de constater cet essor de la Chine populaire au nom de « l’Initiative Ceinture et Route » (ICR), réactivent leur politique d’« endiguement » et de « refoulement » que les thuriféraires de la mal-nommé « guerre froide » (George Kennan, John Foster Dulles, Joseph MacArthur, Ronald Reagan, etc.) appliquèrent à l’« Empire du Mal » soviétique. Qualifiée d’ennemie prioritaire par Joe Biden (qui, décidément, ne pourrait pas prendre sa carte au PRCF !), la Chine populaire doit faire face à une d’encerclement et d’isolement de la part de Washington, qui s’appuie sur ses alliés traditionnels dans la zone pacifique (Japon, Corée du Sud, Australie et Nouvelle-Zélande, Taïwan) et en Asie du Sud (le Pakistan), tout en cherchant à jouer sur les craintes que suscite l’important développement de la Chine populaire auprès de ses voisins (Philippines, Malaisie et Vietnam en tête) et, surtout, à mettre en place un « dialogue quadrilatéral » avec le Japon, l’Australie et l’Inde. Une première réunion physique du « Quad » s’est d’ailleurs tenue vendredi 26 septembre 2021 à Washington, comme le rapporte Les Échos : « Le communiqué commun signé par Joe Biden et les chefs de gouvernement australien Scott Morrison, japonais Yoshihide Suga et indien Narendra Modi, évoque la défense de « l’État de droit, la liberté de navigation et de survol, la résolution pacifique des conflits, les valeurs démocratiques et l’intégrité territoriale des États ». Dans une région où Pékin se montre parfois menaçant, ils s’engagent à « promouvoir un ordre libre, ouvert, basé sur des règles, ancré dans le droit international et non soumis à la coercition, pour renforcer la sécurité et la prospérité de la zone indo-pacifique et au-delà ». »

La de Biden, dans la continuité d’Obama (qui opéra le basculement vers le « pivot asiatique » sous l’impulsion d’Hillary Clinton) et de Donald Trump, se heurte toutefois à plusieurs obstacles. Tout d’abord, contrairement à son prédécesseur qui se montrait relativement bien disposé face à Poutine, Joe Biden se montre, comme Barack Obama, agressif envers la Fédération de Russie, réaffirmant le rôle central de l’OTAN dans la « défense du monde libre » et soutenant les gouvernements russophobes des pays baltes, de Hongrie, de Pologne et, plus encore, d’Ukraine ; la tentative de déstabilisation de la Biélorussie – de fait, déjà entamée sous Trump – et la reprise des tensions récentes au printemps dernier va dans ce sens. Mais la Russie, malgré un passé loin d’être cordial avec la Chine (les traités inégaux de l’époque tsariste n’ont jamais été effacés par la suite y compris après 1945, ce qui favorisa la guerre sino-soviétique de 1969 sur fond de rivalité idéologique entre l’URSS et la Chine maoïste), craint tout autant l’encerclement – et pour cause – et, dès 2001, a été l’un des pays fondateurs de l’OCS. Fortement sous-estimée, cette dernière regroupe à l’origine, outre la Chine populaire et la Russie, toutes les anciennes républiques d’Asie centrale (à l’exception du Turkménistan), puis s’est élargie en 2017 au Pakistan et à l’Inde : un véritable exploit ! L’adhésion récente de l’Iran donne encore plus de poids à cette immense masse (près de la moitié de la population mondiale et plus du ¼ de la superficie mondiale) dont les objectifs, définis dans la Déclaration de Shanghai 2001, consistent à : « renforcer la confiance mutuelle et des relations de bon voisinage entre les États membres » ; « faciliter la coopération entre ces États dans les domaines politique, économique et commercial, scientifique et technique, culturel et éducatif, ainsi que dans les domaines de l’énergie, des transports, du tourisme et de l’environnement » ; « sauvegarder la paix, la sécurité et la stabilité régionales » ; « œuvrer à la création d’un nouvel ordre politique et économique international, plus juste et démocratique ».

Au sein des BRICS, des partis communistes puissants

Ce dernier aspect inquiète particulièrement Washington car, de fait, un ordre international concurrent à celui instauré par les États-Unis en 1945 émerge progressivement, au-delà de l’OCS qui s’appuie également sur des États observateurs comme l’Afghanistan, la Mongolie et la Biélorussie et des candidats observateurs comme l’Égypte et la Syrie. Depuis 2009, la Chine populaire, la Russie, l’Inde et le Brésil (auxquels s’est adjointe l’Afrique du Sud en 2011) forment une instance de dialogue nommée BRICS. Mieux encore : la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (BAII) créée en 2014 regroupe plus de 85 pays parmi lesquels la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Brésil, le Canada, l’Australie, l’Arabie saoudite, l’Inde, la Russie, le Vietnam ou encore l’Égypte et l’Algérie, mais pas le Japon et les États-Unis qui refusent d’y adhérer ; cette BAII, qui s’inscrit dans le cadre de l’ICR, apparaît comme un projet alternatif à l’ordre hérité de Bretton Woods qui consacre la suprématie du dollar et confère un droit de veto à Washington au sein du Fonds monétaire international (FMI) – veto qu’a utilisé Trump pour refuser un prêt au Venezuela bolivarien pour lutter contre le coronavirus (on ne sera pas étonné que le Venezuela bolivarien soit désormais candidat pour intégrer la BAII…). Enfin, en intensifiant les relations avec les États africains à travers le Forum Chine-Afrique et l’ICR (tous les pays d’Afrique ont intégré l’ICR, sauf exceptions comme la République démocratique du Congo ou la Centrafrique), Pékin poursuit la politique maoïste d’implantation en Afrique initiée dans les années 1960 (à l’époque, avec le soutien de la Tanzanie de Julius Nyerere en profitant de la relative mise à l’écart de l’Afrique dans l’affrontement américano-soviétique) et remet au goût du jour les relations maritimes et commerciales remontant au Moyen Âge, quand l’océan Indien était le centre du monde. Désormais, la Chine populaire est le premier investisseur sur le continent africain et a dépassé des pays historiquement implantés comme la France en Algérie. Ultime point qui illustre l’affirmation internationale de la Chine populaire : celle-ci est à l’origine du projet de « deuxième canal de Panama » et noue des relations avec le Venezuela bolivarien et Cuba socialiste – le récent voyage de Xi Jinping à La Havane le démontre.

Certes, les projets rivaux des États-Unis et de la Chine populaire se heurtent à des limites, à commencer par l’éventuelle volatilité des alliés et partenariats. A ce titre, l’Inde de Modi joue clairement la carte de la défense des intérêts nationaux de son pays, ménageant aussi bien la Chine populaire (présence dans l’OCS et les BRICS) que les États-Unis (Quad) ; c’est la raison pour laquelle la présence d’un gouvernement populaire en Inde est indispensable afin d’éviter un encerclement accru de la Chine, qui n’est pas sans déplaire à un Modi toujours animé de sentiments belliqueux – le conflit frontalier sino-indien de 1962 n’a pas été résolu, et les tensions avec le Pakistan membre de l’OCS demeurent extrêmement vives – et craignant un plus grand effacement en cas d’ascension incontrôlée de Pékin. De même bien que de manière moins hostile à Pékin, le Vietnam populaire s’est rapproché des États-Unis ces dernières années par crainte d’une trop grande influence de Pékin, le président de l’Assemblée nationale Vuong Dinh Huê appelant même tout récemment à renforcer le partenariat intégral avec Washington ; mais le dernier numéro du Courrier du Vietnam souligne cependant que « Le secrétaire général du Parti communiste vietnamien Nguyên Phu Trong a eu le 24 septembre un entretien téléphonique avec le secrétaire général du Parti communiste et président chinois Xi Jinping pour renforcer le partenariat de coopération stratégique intégrale. » Ces ambivalences concernant même des alliés historiques des États-Unis comme le Japon et la Corée du Sud, qui rechignent à rejoindre l’alliance militaire érigée entre Washington, Londres et Canberra à la suite de l’histoire des sous-marins ; quant à la Russie, elle n’abandonne pas le dialogue avec les Etats-Unis, en témoigne la récente rencontre entre la secrétaire d’État adjointe américaine Wendy et le ministre adjoint des Affaires étrangères russe, Sergueï Ryabkov, à Genève le jeudi 30 septembre.

En somme, la « nouvelle guerre froide » a bel et bien commencé, et depuis un moment, avec pour enjeu central le déplacement de l’axe du monde de l’Amérique vers l’espace indo-pacifique ; et avec en toile de fond, un affrontement entre les États-Unis et la Chine populaire. Cette dernière, tout en développant ses relations internationales y compris avec des alliés de Washington comme l’Arabie saoudite (la Chine populaire pourrait obtenir une part de la société pétrolière saoudienne Aramco), dispose de plus en plus d’une base organisationnelle, l’OCS, au sein de laquelle les relations s’intensifient malgré les tensions et les rivalités nationales. Cette perspective inquiète Washington qui, tout en ne voulant pas paraître comme le fauteur de guerre que l’impérialisme yankee a toujours été, multiplie les provocations et les agressions dans la zone indo-pacifique, en escomptant sur les craintes des pays voisins de la Chine, Japon, Australie et Inde en tête. Dans cette dynamique, l’intérêt de la France n’est pas de suivre l’aventurisme belliciste de Washington et de l’OTAN dont il faut absolument sortir, mais bien d’œuvrer à un monde pacifié et fraternel, quand bien même le centre du monde s’établirait plus que jamais dans l’Asie indo-pacifique. Ce qui n’aurait rien d’antidémocratique puisque, si un homme en vaut un autre en termes de dignité, cette zone du monde qui est la plus peuplée du monde ne saurait éternellement rester sous la tutelle d’un Occident d’autant plus agressif qu’il devient plus poussif. 

Une perspective que propose le PRCF à travers l’Alternative Rouge et Tricolore, combattant les fantasmes des « périls rouge et jaune » et le bellicisme réel et avéré de l’« Alliance atlantique » symbolisée par l’OTAN, au profit d’un Mouvement communiste international et d’un grand Front anti-impérialiste, antifasciste et anti-obscurantiste.