Exclusif : Entretien avec Maurice Lemoine, spécialiste du Venezuela !

À l’occasion de la cérémonie du bicentenaire du discours d’Angostura à l’ambassade du Venezuela, Initiative Communiste a pu s’entretenir avec Maurice Lemoine, journaliste spécialiste du Venezuela

À l’occasion du bicentenaire du discours d’Angostura, prononcé par le Libertador Simon Bolivar le 15 février 1819, l’ambassade du Venezuela en France avait convié des historiens (André BANSART, François DELPRAT, Paul ESTRADE) et un journaliste (Maurice LEMOINE) afin de présenter cet épisode fondamental de la lutte pour l’indépendance en Amérique du Sud. Cet évènement a été l’occasion de revenir sur la déstabilisation actuelle du régime bolivarien par l’impérialisme états-unien. Deux camarades JRCF ont pu s’entretenir avec le journaliste Maurice Lemoine, ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique et spécialiste de l’Amérique latine. Il est l’auteur entre autres des “Enfants cachés du général Pinochet”, précis de coups d’États modernes et autres tentatives de déstabilisation (2015, Don Quichotte) et de Chávez presidente !, (Flammarion, 2005). Initiative Communiste partage avec vous cet entretien éclairant, passionnant et honnête sur la crise vénézuélienne.

Initiative Communiste : On parle souvent, dans les médias français, de la crise humanitaire au Venezuela. Quel est votre regard sur la question ?

M.L. : Il n’y a pas de crise humanitaire au Venezuela, cela est un argument de propagande dans le cadre de la guerre médiatique. Il existe des problèmes très sérieux, en particulier des pénuries qui atteignent tous les vénézuéliens et qui rendent la vie quotidienne absolument insupportable. Si elles sont en partie imputables aux erreurs du gouvernement, ces pénuries, dans une immense proportion, sont en réalité imputables à une guerre économique. En particulier, à un sabotage des réseaux de distribution. C’est à dire qu’il y a tout ce qu’il faut au Venezuela, sauf que, lorsque vous cherchez des pâtes, du riz, de la farine etc., vous ne les trouvez pas dans les supermarchés, vous ne les trouvez pas dans les boutiques, mais vous allez les trouver sur les trottoirs au marché noir et à des prix exorbitants. Par ailleurs, une autre partie de cette alimentation et de ces médicaments qui sont importés par le Venezuela partent dans le cadre d’une contrebande massive et organisée vers la Colombie, de sorte qu’effectivement les Vénézuéliens se retrouvent en situation de pénurie. Mais l’objectif de cette pénurie organisée est que la population se révolte et se retourne contre Maduro.

Raison pour laquelle on impute la responsabilité totale de la crise à Maduro. Or, si son gouvernement peut commettre des erreurs (comme n’importe quel gouvernement dans le monde), celles-ci n’expliquent en aucun cas l’ampleur de la crise vénézuélienne. Mais, évidemment, l’emploi des termes « opération humanitaire », « aide humanitaire », amène l’opinion internationale à considérer que le chavisme, c’est-à-dire le « socialisme du XXIe siècle », qui était la grande idée de Chávez, mais aussi de Rafael Correa en Equateur, ou Evo Morales en Bolivie, ne fonctionne pas et que le socialisme amène un pays à la ruine. Donc, l’objectif concerne à la fois le Venezuela et Nicolas Maduro, mais aussi l’ensemble de la communauté internationale et en particulier nous, les Européens, afin de nous dissuader de voter contre le système et de nous embarquer sous quelque forme que ce soit vers le socialisme.

I.C. : On parle beaucoup en ce moment avec le mouvement des « gilets jaunes » du RIC, est-ce que le système vénézuélien pourrait inspirer ces revendications ?

M.L. : Il y a dans la constitution bolivarienne, vénézuélienne, qui a été élaborée en 1999 dans le cadre d’une assemblée constituante convoquée par Chávez et approuvée au terme d’une consultation populaire, quatre formes de référendum. Par exemple, le référendum révocatoire permet, à la mi-mandat, en recueillant un nombre de signatures adéquates, de poser la question : «  souhaitez-vous révoquer le président de la république, votre député, votre maire ? ».  Existent également le référendum consultatif et le référendum abrogatoire. Ces instruments, que commence à revendiquer la population française, existent déjà dans la constitution bolivarienne.

Entre parenthèses, et puisqu’on parle des « Gilets jaunes », que nos médias dénoncent comme trop « musclés »… Au Venezuela, lorsqu’il il y a des violences, elles ne sont pas le fait d’ex-boxeurs sur-vitaminés. En 2014, lors des manifestations insurrectionnelles, 9 policiers ont été tués par balles ; en 2017, 7 ont été tués et 21 blessés par arme à feu ; le jour de l’élection de l’Assemblée nationale constituante, que prétendait empêcher l’opposition, un sergent de la Garde nationale a été  assassiné, 8 ont été gravement brûlés par une bombe incendiaire, 21 fonctionnaires de police blessés par arme à feu ! Curieusement, dans ce cas, la sphère médiatique se tait. Elle appuie même les manifestants. En 2017, lors des violences insurrectionnelles, des chavistes ont été lynchés, arrosés d’essence puis brûlés vifs. Les méthodes de l’opposition vénézuélienne ont peu à voir avec nos « Gilets jaunes ». Mais a-t-on entendu nos gouvernants les condamner ?

Autre problème de perception : dans la culture de gauche, une manifestation est sympathique par définition. De la même façon, des policiers qui répriment sont par définition qualifiés de « salauds ». Sauf que, parfois, la manifestation réunit la droite et l’extrême droite. Sauf que, parfois, la police est celle d’un gouvernement révolutionnaire qui vient de construire et d’octroyer 2,5 millions de logements sociaux en six ans. Il faut analyser plutôt que d’avoir des réflexes bêtes et méchants. Qui est dans la manif, quel est l’objectif, etc. J’ai été observer de l’intérieur les manifestations de 2017, je n’ai pas vu de flash-balls ; dans un contexte infiniment plus violent, il n’y a pas eu, comme chez nous, 1.500 mises en garde à vue préventives. Comment Macron peut-il donner des leçons au Venezuela ?

I.C. : Concernant Juan Guaidó, qui est-il et quelle est sa légitimité ?

M.L. : Il n’y a qu’un président au Venezuela c’est Nicolas Maduro. Il est élu dans le cadre de la constitution. Le président auto proclamé Juan Guaidó, n’est que le président de l’Assemblée nationale. Il a été élu député en décembre 2015 avec 97.000 voix. Nicolas Maduro a été élu président de la République en mai 2018 avec plus de 6.000.000 de voix. Guaidó est président de l’Assemblée nationale depuis janvier 2019, dans le cadre d’un accord passé au sein de l’opposition. Cette Table d’unité démocratique (MUD) est une coalition de plusieurs partis, dont les quatre plus importantes, le « G-4 », ont décidé que tous les ans, par rotation, l’un d’entre eux occuperait la présidence de l’Assemblée nationale. Il se trouve que cette année 2019, c’est au tour de Guaidó qui est au départ un simple député du parti de droite radicale, Volontad Popular. Et il se trouve que l’opposition, à l’instigation de Washington, avait décidé que le jour de la prise de pouvoir du deuxième mandat de Nicolas Maduro, le 10 janvier, serait le début d’une guerre totale. C’est donc Juan Guaidó qui est l’instrument de Washington pour lancer cette « offensive finale ». Mais il n’est qu’un instrument. D’ailleurs, le 5 février, l’opposition a signé un document bidon sur la « Transition » dans lequel il a été décidé que Guaidó ne pourra pas se présenter s’il y a une présidentielle. Tandis qu’ils l’envoient au « casse pipe », les dirigeants de l’opposition sont déjà entrain de se déchirer pour savoir qui sera candidat.

Enfin, concernant la légitimité de Maduro, il faut se référer au droit international, à l’ONU. Le porte-parole de l’actuel secrétaire général António Guterres, a déclaré il y a une semaine que pour l’Assemblée générale de l’ONU et le Conseil de sécurité de l’ONU, le président du Venezuela est Nicolas Maduro. Lors d’une réunion du Conseil de sécurité tenue à la demande des États-Unis, 19 pays sur 35 ont refusé de reconnaître Guaidó et se sont prononcés pour la non-ingérence au Venezuela. Donc, lorsqu’on vous dit que la « communauté internationale » appuie Juan Guaidó, c’est totalement faux. La communauté internationale ne se limite pas à Washington et à l’Union Européenne. Si l’on prend l’Assemblée générale des Nations unies, où 197 pays sont représentés, seulement une trentaine appuient Guaidó.

I.C. : Comment analysez-vous l’évolution des rapports internationaux, à la lumière de ce qui se passe au Venezuela ?

M.L. : Je ne vais pas dire qu’on rentre dans une nouvelle guerre froide, mais nous n’en sommes pas si loin. D’un côté, certaines puissances se considèrent comme les maîtres du monde : les États-Unis et l’UE. De l’autre, une majorité de pays souhaitent une politique multilatérale, comme l’Inde, l’Afrique du Sud, la Russie, la Chine, de nombreuses nations africaines, etc. Indépendamment de la nature des régimes – car  on n’est pas obligé d’être amoureux du système politique chinois ou russe ou turc –, il est inacceptable qu’une poignée de nations s’arroge le droit de dominer la planète entière. Et l’on sent bien à l’occasion de la crise vénézuélienne que c’est précisément cela qui est en jeu. Un grand nombre de pays refusent l’hégémonie de Trump et de l’UE, et, là encore, sans forcément approuver la politique de Nicolas Maduro, viennent en défense d’un pays souverain. C’est la règle de base des Nations Unies. On est en train de rentrer dans une phase où le droit international n’existe plus. L’invasion de Bush en Irak en 2003 a fait plusieurs centaines de milliers de morts. La France de Sarkozy a détruit la Libye. Indépendamment de ce qu’on peut penser de Mouammar Kadhafi, il était évident que cette intervention allait détruire la Libye et semer le chaos dans tout le Sahel ; même chose pour l’Irak de Saddam Hussein. Les conséquences de ces interventions sont connues. Or la politique d’agression menée par les États-Unis et l’UE contre le Venezuela prend le risque énorme de déclencher une guerre civile. Celle-ci affecterait évidemment le Venezuela, avec toutes les victimes que cela peut impliquer, mais aussi la Colombie voisine où depuis que les FARC ont déposé les armes, la période post-accords de paix se passe très mal. Soixante-dix anciens guérilleros ont déjà été assassinés par les paramilitaires, plus de 300 syndicalistes, militants et paysans ont été assassinés. Si les États-Unis avaient la folie de déclencher un conflit au Venezuela, c’est toute la région qui s’embraserait. Il ne s’agit pas seulement de défendre Maduro mais d’éviter un risque majeur de confrontation dans une Amérique latine, dont je rappelle que Chávez, Lula, Nestor puis Cristina Kirchner, Evo Morales, Rafael Correa, Fidel puis Raúl Castro, avaient déclaré «  zone de paix ». De plus, il y a de ça un an, la Colombie est devenue membre de l’OTAN. Qu’est-ce que l’OTAN a à faire en Amérique latine ? On est entrain d’introduire des facteurs de guerre dans un continent qui voulait la paix.

I.C. : Une dernière question, si on regarde en France il y a peu de soutien envers le gouvernement de Maduro y compris parmi la gauche et l’extrême gauche. Une des principales critiques étant la corruption. Qu’en est-il réellement ?

M.L. : La corruption est un fait réel et touche en particulier ce qu’on appelle la « bolibourgeoisie » (bourgeoisie qui s’est constituée autour du chavisme). Mais un corrompu ne travaille pas seul. Et lorsqu’on examine le phénomène de la corruption, on voit que les chavistes corrompus, parce qu’ils existent et ont détourné beaucoup d’argent, travaillent avec la droite. Un corrompu n’est pas de droite ou de gauche, il est corrompu. Donc, le phénomène existe et, à l’évidence, a été mal combattu. Pour autant, faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain ? Non !  Les gouvernements bolivariens en 6 ans viennent de construire et d’attribuer 2.500.000 logements sociaux. On ne peut pas plus prétendre que, quand on est parti en 1996 de 60 % de pauvreté au Venezuela et qu’on est arrivé à 19,8% en 2012, on a mené une politique erronée. En ce moment, si la pauvreté remonte de façon assez catastrophique, c’est à cause du sabotage organisé et de l’agression. Lorsque Chavez arrive au pouvoir, 300.000 personnes touchent une pension de retraite ; elles sont 3.000.000 aujourd’hui! Donc à moins de fantasmer sur une «  révolution pure et parfaite » qui n’a jamais existé nulle part, sauf dans la tête de ceux qui ne l’ont jamais faite, on ne peut pas considérer la révolution bolivarienne comme un échec. Nul ne peut imaginer arriver au pouvoir et, d’un claquement de doigts, tout résoudre en deux temps, trois mouvements. Dans votre camp, vous allez trouver des corrompus, même si vous ne l’aviez pas prévu au départ. Il existe des militaires corrompus, qu’il s’agit de gérer au mieux. Car, vous ne pouvez pas rentrer en confrontation avec l’armée. Si elle bascule, vous êtes foutu et vous vous retrouvez avec un Pinochet – que cherchent désespérément Washington et l’opposition aujourd’hui. Plutôt que se complaire dans une narcissique « pureté révolutionnaire », tout un chacun doit se rendre compte de cette complexité. En attendant, tous les gouvernements dont je viens de parler – Argentine, Brésil, Equateur, Bolivie, Venezuela, Nicaragua, etc. – ont sorti en une vingtaine d’années plus de 80.000.000 de personnes de la pauvreté, ce n’est pas rien ! Des erreurs, il y en a. Des points sont critiquables. Par exemple, depuis l’arrivée de Chávez, il n’y a toujours pas d’impôt sur la fortune au Venezuela. Mais, si rien n’avait été fait, 30 % de la population électorale ne continueraient pas à appuyer Maduro. Un noyau dur qui résiste, malgré les difficultés. Une capacité de résistance extraordinaire même si elle est mal comprise en Europe, à droite bien sûr, mais aussi à gauche. Par exemple : sous l’impulsion de Chávez, la Milicia (milice) a été créée. Chez nous, dès qu’on parle de milice, on pense aux nazis. Ce n’est pas ça du tout ! Qu’on se souvienne du débat profond mené au sein de la gauche après le renversement de Jacobo Arbenz en 1954 au Guatemala et de Salvador Allende en 1973 au Chili. Pourquoi n’avaient-ils pas armé la population ? Forte de ces leçons, et dans le cadre d’une alliance « civico-militaire », la révolution bolivarienne l’a fait. Ainsi, il existe 1.500.000 miliciens au Venezuela. Certains de nos amis ou ex-amis d’extrême gauche, spécialistes de textes dithyrambiques sur Che Guavara, dénoncent, en compagnie de la  droite : « Ce sont des paramilitaires » ! Non, ce ne sont pas des « paramilitaires » ! Demain, si par malheur devait se déclencher une agression militaire étasunienne, ce sont eux qui se battront pour défendre la souveraineté et la dignité du Venezuela. Ce sont eux qui se battront, pas les donneurs de leçons. Et cela  porte un nom : auto-défense populaire.