Enfermés : les gazaouis subissent le confinement depuis des décennies.

La bande de Gaza, bande de terre de quelques kilomètres carré est sous blocus intégral d’Israël depuis des décennies. Enfermés derrière les murs et barbelés, sous la menace des tirs et bombardements israéliens, les 2 millions de Palestiniens qui y sont réfugiés vivent un confinement au long cours. Si les Palestiniens doivent affronter le coronavirus – alors que leur système de santé est en ruine ravagé par les bombes et l’occupation israélienne – ils sont de façon permanente sous un enfermement général : l’occupation, accompagnée de ses raids et de ses bombardements, des murs qui emprisonnent

Foi, humour et bonbons hollandais : un guide palestinien pour survivre à la quarantaine

La quarantaine pour cause de coronavirus ne change pas radicalement la vie de nombreux Palestiniens, qui ont appris à vivre dans une situation de « confinement » virtuel depuis la fin des années 1940.

Par Ramzy Baroud  — 10 avril 2020

Appelez-le « quarantaine », « refuge sur place », « confinement » ou « couvre-feu », nous, les Palestiniens les avons tous connus, quoique pas du tout volontairement.

Personnellement, j’ai passé les 23 premières années de ma vie dans un « confinement » virtuel. Mon père a vécu sa « quarantaine » beaucoup plus tôt, tout comme son père le « refuge sur place ».  Tous deux sont morts et ont été enterrés dans les cimetières de Gaza sans jamais avoir connu une véritable liberté hors de leur camp de réfugiés.

Actuellement, à Gaza, la quarantaine porte un nom différent. Nous l’appelons « siège », également connu sous le nom de « blocus ».

En fait, toute la Palestine est « confinée » depuis la fin des années 1940, lorsqu’Israël est devenu un État et que la patrie palestinienne a été effacée par les colonialistes sionistes avec le soutien de leurs bienfaiteurs occidentaux.

Ce confinement s’est intensifié en 1967 lorsqu’Israël, devenu un État puissant avec une grande armée et de solides alliés, a occupé les dernières parties de la Palestine — Jérusalem-Est, la Cisjordanie et la bande de Gaza.

Sous ce blocus, la liberté de mouvement des Palestiniens a été restreinte au point que ceux-ci ont besoin de permis de l’armée israélienne pour quitter les Territoires occupés ou retourner chez eux, pour se déplacer d’une ville à l’autre et, parfois, pour franchir un seul poste de contrôle israélien ou un mur fortifié.

En Palestine, nous n’appelons pas notre emprisonnement un confinement, mais une « occupation militaire » et un « apartheid ».

Quant au « refuge sur place », en Palestine, nous lui donnons un autre nom. Nous l’appelons « couvre-feu militaire ».

J’ai appris depuis mon enfance à écouter attentivement les ordres des officiers israéliens qui déferlaient dans notre camp de réfugiés à Gaza, imposant ou assouplissant les couvre-feux militaires. Ce rituel avait souvent lieu tard dans la nuit.

« Population Nuseirat, sur ordre de l’armée israélienne, vous êtes maintenant soumis au couvre-feu. Quiconque enfreint les ordres sera fusillé immédiatement. ». Ces mots terrifiants, en mauvais arabe, diffusés par haut-parleur, ont été un élément principal lors du premier soulèvement palestinien (Intifada) de 1987.

La période de 1987 à 1993 a été un véritable « verrouillage ». Des milliers de personnes, pour la plupart des enfants, ont été tuées pour ne pas avoir respecté les règles de leur emprisonnement collectif.

À Gaza, même lorsqu’il n’y avait pas de couvre-feu militaire complet, nous quittions rarement nos petits quartiers bondés, sans parler de nos camps de réfugiés. Nous étions tous hantés par la crainte de ne pas pouvoir rentrer chez nous avant 20 heures, heure fixée par l’armée israélienne pour tous rentrer chez nous.

Chaque jour, dix ou quinze minutes après l’heure du couvre-feu nocturne, nous entendions le crépitement des balles qui sifflaient dans l’air à différentes distances. On en concluait automatiquement qu’un pauvre type — un ouvrier, un enseignant ou un adolescent turbulent — avait laissé passer sa chance de quelques minutes et en avait payé le prix.

Maintenant que près de la moitié de la population de la planète Terre est soumise à une forme ou une autre de « couvre-feu », je voudrais vous faire quelques suggestions sur la manière de survivre à l’enfermement prolongé, à la manière des Palestiniens.

Réfléchir à ce qui va arriver

Comme nous savions qu’un confinement complet, ou un couvre-feu militaire, était toujours imminent, nous essayions d’en anticiper l’intensité et la durée et de nous préparer en conséquence.

Par exemple, lorsque l’armée israélienne tuait un ou plusieurs réfugiés, nous savions à l’avance que des protestations de masse suivraient, et donc d’autres meurtres. Dans ces situations, un couvre-feu était imminent.

La première priorité était de s’assurer que tous les membres de la famille se rassemblent chez eux ou restent à proximité afin de pouvoir se précipiter le plus rapidement possible lorsque la caravane de jeeps et de chars de l’armée israélienne arrivait en trombe, ouvrant le feu sur toute personne ou tout objet en vue.

Leçon numéro un : réfléchissez toujours à ce qui va arriver ensuite et préparez-vous à un enfermement plus long que le verrouillage initial déclaré par votre ville ou votre État.

Rester calme

Mon père avait mauvais caractère, mais très bon cœur. Lorsque les couvre-feux étaient sur le point de commencer, il entrait dans un état de quasi-panique. Fumeur à la chaîne, craignant de façon obsessionnelle, bien que rationnelle, qu’un de ses cinq garçons finisse par être tué, il se promenait dans la maison dans une agitation inutile, ne sachant pas quoi faire ensuite.

En général, ma mère arrivait, rationnelle et précise. Elle fonçait dans la cuisine pour évaluer quels produits de base manquaient, et d’abord la farine, le sucre et l’huile d’olive.

Sachant que les premières mesures de répression des Israéliens porteraient sur l’approvisionnement en eau et en électricité, elle remplissait d’eau plusieurs bonbonnes en plastique, destinant certains au thé, au café et à la cuisine, d’autres à la vaisselle et à la lessive.

Sur ses ordres, nous nous précipitions dans les boutiques voisines pour faire des achats, modestes mais nécessaires — des piles pour la lampe de poche et le poste de radio, des cigarettes pour mon père et quelques cassettes vidéo VHS, que nous regardions encore et encore, que le couvre-feu dure quelques jours ou quelques semaines.

Leçon numéro deux : Prenez le contrôle de la situation — ne paniquez pas — et confiez des responsabilités spécifiques à chaque membre de la famille. Cela renforce la cellule familiale et prépare le terrain à la solidarité collective, désespérément nécessaire dans ces circonstances.

Économisez votre eau

Je ne saurais trop insister sur ce point. Même si vous pensez qu’une crise de l’eau n’est pas imminente, ne prenez pas de risques.

Il est facile de se sentir invincible et parfaitement préparé le premier jour de quarantaine ou de couvre-feu militaire. Souvent, nous avons regretté cette impression fallacieuse de préparation, car nous buvions trop de thé ou gaspillions trop rapidement nos réserves d’eau pour la vaisselle.

Dans ce cas, vous avez un sérieux problème, surtout pendant les mois d’été où vous ne pouvez pas compter sur l’eau de pluie pour combler le déficit.

Des années après la fin de l’Intifada, mon père nous a révélé que bien souvent, lui et maman utilisaient l’eau de pluie qu’ils recueillaient dans des seaux dans toute la maison, y compris sur les toits qui fuyaient, pour notre approvisionnement en eau potable, même lorsqu’il n’y avait pas d’électricité ou de gaz pour faire bouillir l’eau au préalable.

Rétrospectivement, cela explique les nombreux accès de diarrhée que nous avons connus, même s’il nous assurait qu’ils avaient soigneusement retiré toutes les fientes d’oiseaux de l’eau récupérée.

Leçon numéro trois : utilisez vos réserves d’eau avec parcimonie pendant une quarantaine et ne buvez jamais, en aucun cas, de l’eau de pluie ou, du moins, gardez des pilules contre la diarrhée à portée de main.

Rationnez votre nourriture

La même logique qui s’applique à l’eau vaut pour la nourriture. Il va sans dire que toute nourriture acquise devrait d’abord couvrir les besoins essentiels. Par exemple, la farine, que nous utilisons pour faire du pain, vient avant les bananes, et le sucre, que nous consommons abondamment avec le thé, passe avant les bonbons hollandais.

J’ai fait cette erreur plus d’une fois, non pas à cause de mon amour pour les bonbons hollandais importés, que nous achetions à la boutique d’Abu Sa’dad, située au centre du camp. En vérité, mes frères et moi jouions à une forme bizarre de poker aux bonbons, qui nous a divertis pendant de nombreuses heures. Je redoutais d’épuiser mes précieuses provisions avant la fin du couvre-feu, me soumettant ainsi à l’humiliation potentielle de devoir mettre aux enchères tout ce que je possédais d’autre — y compris ma petite radio — pour rester dans le jeu.

Ma pauvre mère a été très souvent dévastée par les choix insensés que nous avions faits lorsque nous nous étions précipités pour acheter des « produits de première nécessité ».

Leçon numéro quatre : mettez-vous d’accord à l’avance sur ce qui est considéré comme un « aliment essentiel » et consommez votre nourriture de manière rationnelle. De plus, si vous avez la chance de trouver dans votre ville des bonbons hollandais dans n’importe quelle version du magasin d’Abu Sa’dad de votre ville, ne jouez pas tout en une journée.

Trouvez des sources de divertissement

S’il y a toujours de l’électricité, vous avez la possibilité de regarder la télévision. Pour nous, les films indiens, en particulier ceux mettant en vedette Amitabh Bachchan, étaient la première option. Imaginez ma déception lorsque notre bien-aimée vedette de cinéma, qui nous a aidés à respecter les nombreux couvre-feux militaires à Gaza, a été photographiée en train de sourire avec le Premier ministre israélien de droite Benjamin Netanyahou lors de la visite de ce dernier en Inde en 2018.

Si l’électricité est coupée, prévoyez des alternatives : livres, lutte libre, football en chambre (le ballon étant de préférence fait de chaussettes rembourrées fournies par tous les membres de la famille) et, bien sûr, le poker bonbons.

Leçon numéro cinq : l’essentiel est d’avoir plus d’un type de divertissement et d’être préparé à toute éventualité, y compris les coupures de courant en guise de punition collective.

Trouver de l’humour dans les tristes situations

Ne vous concentrez pas sur les aspects négatifs ; cela n’a aucun sens et ce n’est pas sage. Mettre l’accent sur la gravité d’une situation ne peut que contribuer au sentiment de défaite et d’impuissance déjà généré par le confinement. Vous aurez tout le temps nécessaire pour regarder en arrière, réfléchir et même vous lamenter sur votre malheureuse situation.

Mais c’est pendant le couvre-feu lui-même que vous avez le plus besoin de votre sens de l’humour. Prenez les choses avec légèreté — riez de votre situation misérable, s’il le faut. Pardonnez-vous de ne pas être parfait, de paniquer alors que vous auriez dû être calme, ou de forcer votre jeune frère à jouer son slip lorsqu’il n’a plus de bonbons hollandais.

Les situations difficiles peuvent offrir des scénarios qu’on peut interpréter de deux manières totalement opposées : soit extrêmement tragique, soit extrêmement drôle ; optez pour celle-ci chaque fois que vous le pouvez, car tant que vous riez, tant que votre esprit reste intact, votre humanité le reste aussi.

Leçon numéro six : soyez drôle, ne prenez pas la vie trop au sérieux, partagez un rire avec les autres et laissez l’humour insuffler de l’espoir à chaque heure et chaque jour de votre quarantaine.

Gardez fermement la foi

Que vous soyez musulman, chrétien, juif ou de toute autre confession ; que vous soyez athée, agnostique ou que vous pratiquiez une forme quelconque de spiritualité, de philosophie ou de système de croyances, trouvez du réconfort dans votre foi et vos convictions.

Comme toutes les mosquées de notre camp de réfugiés ont été fermées, voire pillées pendant un couvre-feu militaire, l’appel à la prière, que nous avons entendu cinq fois par jour, a été définitivement réduit au silence.

Pour maintenir l’appel à la prière, nous nous faufilions sur le toit de nos maisons, balayions soigneusement la zone à la recherche de soldats israéliens, et faisions collectivement l’appel à la prière chaque fois que c’était nécessaire. Parmi les volontaires, il y avait mon professeur d’anglais, qui était communiste et prétendait ne pas croire en Dieu, moi-même et Nabil, un garçon du voisinage à la tête massive et à la voix la plus désagréable qui soit.

Pendant les couvre-feux, nous avons développé une relation différente avec Dieu : il est devenu un compagnon personnel et plus intime, car nous priions souvent dans l’obscurité totale, nous murmurions nos versets avec une grande prudence pour ne pas être entendus par les soldats de malheur. Et, même ceux qui priaient à peine avant le couvre-feu ont continué à faire les cinq prières pendant le confinement.

Leçon numéro sept : laissez vos valeurs vous guider pendant vos heures de solitude. Et si vous vous portez volontaire pour faire un appel à la prière (ou réciter vos cantiques), soyez honnête avec vous-même : si vous n’avez aucun sens du rythme ou si votre voix a le ton d’un chat de gouttière en colère, pour l’amour de Dieu, laissez ce travail à quelqu’un d’autre.

En conclusion

J’espère que vous n’entendrez jamais ces paroles de mauvais augure : « Vous êtes maintenant sous couvre-feu. Quiconque enfreint les ordres sera immédiatement fusillé. » J’espère également que cette quarantaine COVID-19 nous rendra plus gentils les uns envers les autres et nous fera sortir de nos maisons en tant que personnes meilleures, prêtes à relever les défis mondiaux tout en étant unies dans notre foi commune, notre douleur collective et un sens renouvelé d’amour pour notre environnement.

Et quand tout sera fini, pensez à la Palestine, car son peuple a été « mis en quarantaine » pendant 71 ans et plus.

Ramzy Baroud est journaliste et rédacteur en chef de The Palestine Chronicle. Il est l’auteur de cinq livres. Son dernier est These Chains Will Be Broken: Palestinian Stories of Struggle and Defiance in Israeli Prisons (Clarity Press, Atlanta). Le Dr Baroud est chercheur principal non résident au Centre pour l’islam et les Affaires mondiales (CIGA), Université Zaim d’Istanbul (IZU). Il a un site web :www.ramzybaroud.net

Traduit par Diane Gilliard pour Investig’Action