Deleuze : de Kant à l’anarcho-capitalisme ?

Né en 1982, normalien, philosophe, auteur d’essais et de romans, président du très actif et influent laboratoire d’idées GenerationLibre, Gaspard Koenig est un habitué des colonnes du Point, cher au néo-conservateur BHL et des Échos, porte-voix des milieux d’affaires. Il est partie prenante de cette funeste mouvance, dont les options sociétales la rapprochent selon lui, de la « gauche libertaire »1, et les conceptions économiques de la droite dure d’inspiration ultra-libérale.

Ses livres confirment cette orientation générale : Le révolutionnaire, l’expert et le geek. Combat pour l’autonomie (Plon, 2016) ; Les aventuriers de la liberté (Plon, 2016).

Quant à Leçons sur la de Gilles . Un système kantien. Une politique anarcho-capitaliste (Ellipses, 2013), il le consacre comme son titre l’indique, à celui qui incarnera avec d’autres, ce gauchisme des « années 68 » (1968-1978), invariablement hostile au « socialisme réellement existant ».(Mikhail Souslov).

D’après Leçons sur la philosophie…, Deleuze perçoit le capitalisme comme la libération ultime des flux, qui atteindraient à un niveau de décodage que les appareils d’État ne permettraient plus de rattraper : la richesse devient capital pur, déterritorialisé, autonome.

Autrement dit, face à l’arborescence du pouvoir d’Etat (et sa supposée rigidité intrusive), la rhizomatique d’extraction « antitotalitaire » que sécrète la « fluidité » structurelle du capitalisme (en réalité la loi de la jungle), représenterait la ligne de fuite la plus sûre. Pour être plus précis, du fait que le rhizome serait selon Deleuze une antigénéalogie. Or, qui dit « généalogie », dit progressisme, croyance au progrès héritée des Lumières.

D’ailleurs sans rougir, Koenig émettra cette inexcusable observation : « qu’y a-t-il de plus rhizomatique que les marchés financiers ? ». Le peuple grec entre autres, appréciera…

Mais Koenig va plus loin. Il considère que la situation actuelle -déréglementations et dérégulations tous azimuts- confirme a posteriori le constat d’ensemble « anti-autoritaire » de Deleuze, en le poussant à son paroxysme.

Dans cette optique, les instances de surcodage « liberticides » sont assimilées à des anomalies à réduire à néant, puisqu’attentatoires à la liberté et à l’autonomie individuelles (Cf Les aventuriers de la liberté). En réalité, c’est la sécurité de l’institué qui se trouve dans la ligne de mire. Que par ses combats, le mouvement ouvrier et démocratique imposera de haute lutte, tout au long de son histoire.

Entérinée aussi, la séparation structurelle entre capitalisme financier et capitalisme industriel, que l’oligarchie financière s’acharne à maintenir en livrant une guerre économique féroce et systématique contre toute forme d’investissement. C’est-à-dire contre tout projet d’immobilisation du capital, ou de limitation de sa mobilité. Et en rendant inopérante et idéologiquement illégitime, toute forme de puissance publique en tant qu’organisation mutualisée des investissements. Mais aussi en tant que levier potentiel, à même d’activer les mécanismes de l’« interventionnisme étatiste », de mettre en œuvre les diverses politiques protectionnistes progressistes, susceptibles de porter préjudice à la sacro-sainte loi des marchés.

Et tout à sa hantise d’un renouveau toujours possible des « re-territorialisations » de nature « liberticide », Koenig en appelle à l’abolition des banques centrales (ou du moins ce qu’il en reste) et à briser les « monopoles » des multinationales par les forces de la concurrence ! Ce qui revient à soigner le mal par le mal.

Cela dit, il ne fait aucun doute que cette libération des flux rencontre les thématiques libérales les plus radicales et les plus dérégulatrices, celle d’un Hayek par exemple qui considérait dès avant la Seconde Guerre mondiale (L’économie dirigée en régime collectiviste, 1939) la planification de type soviétique comme la pire des calamités, puisqu’elle consistait à organiser un « futur désiré ». Celle-là même qui permettra à l’URSS, tout à son refus d’abandonner son destin aux forces aveugles du marché et à son anarchie, de ne pas sombrer dans le marasme planétaire consécutif à la crise de 1929 ; plus tard, par l’industrialisation rapide du pays, de combattre puis de triompher des fascismes européens; de se passer enfin de l’aide hypothétique d’un plan Marshall, véritable cheval de troie politique, économique et culturel de l’impérialisme américain. D’ailleurs, comme l’affirmera Viatcheslav Molotov : « Travailler avec un plan c’est savoir ce que l’on doit faire et dans quel but »2. Parce que planifier, n’en déplaise aux libéraux de tous poils qui associent vulgairement le Plan aux goulags3, c’est encore à l’heure actuelle, la meilleure des façons de ne pas soumettre la santé, l’éducation, mais aussi l’environnement4, à une logique marchande et vénale5.

Quant à Koenig, qui se réclame aussi du « jacobinisme (sic) libéral », il tentera vainement de brouiller les pistes, en assimilant sans vergogne la volonté de développer une direction scientifique de l’économie (planification socialiste) au planisme de Vichy. (cf Le révolutionnaire, l’expert et le geek. Combat pour l’autonomie).

Enfonçant le clou, il affirme également que Deleuze est resté fidèle à l’héritage kantien. Puisque pour , la solution que la nature apporterait à la tentation totalitaire de l’Etat toujours renaissante, ce serait « l’esprit de commerce ». Chacun à sa façon, Montesquieu (L’esprit des lois), puis Marx, s’inscriront en faux contre ce type d’affirmation. Le premier dans une certaine mesure ; le second, d’une manière magistrale et décisive. Ce dernier établissant, notamment dans Le Capital, que les rapports économiques sont en soi, des rapports de violence.

Ce n’est pas tout. Dans un autre de ses écrits sur la pensée deleuzienne (« Gilles Deleuze serait-il un anarcho-capitaliste qui s’ignore ? Site de GenerationLibre), G Koenig n’hésite pas à dévoiler un peu plus son jeu : « il y a des ponts à construire entre les postmodernes français et les libertariens de l’Ecole de Chicago, entre la philosophie du désir et l’économie du marché libre ».

Or, si on élargit le spectre de l’analyse, on s’aperçoit qu’à travers cet assemblage aux consonances « libertaires »/« antiautoritaires », ce sont bel et bien les catégories (depuis Machiavel et Rousseau, jusqu’à Marx et Lenine) sur lesquelles reposaient les politiques stratégiques qui sont visées. Parce que pour Koenig et ses acolytes ultra-libéraux, elles devraient définitivement entrer en déshérence sans être remplacées : peuple, classe, souveraineté, territoire, nation, citoyenneté. (Le refus des politiques stratégiques, qui est aussi, la maxime de tous les réformismes d’hier et d’aujourd’hui).

G Koenig a donc bien compris, que chacun à sa manière, Deleuze6, Guattari (mais aussi Foucault), ont perçu et traduit cette crise stratégique naissante au moment où ils s’exprimeront durant « les années 68 ». Ils l’ont en quelque sorte révélée. Mais ce faisant, ils l’ont aussi nourrie, et c’est assurément sur cette ambiguïté que repose leur succès actuel. D’ailleurs comme l’on sait, au début des années 1990, François Ewald et Denis Kessler (ancien numéro 2 du Medef) poseront ensemble les pierres angulaires d’une pseudo rénovation politico-idéologique du patronat. Leur soi-disant innovation, c’est de penser le risque non plus comme une prérogative du patron justifiant (sic) le profit7, mais en l’étendant à la société tout entière. Une vision derrière laquelle se profilent assurément les figures respectives de Michel Foucault et du sociologue allemand Ulrich Beck8, qui influera profondément sur les discours d’E-A Sellière distinguant « riscophiles » et « riscophobes ». En effet, la dénonciation constante des apôtres sécuritaires du danger n’est pas sans résonance avec les thématiques chères à Foucault, toujours soucieux de déjouer les dispositifs de sécurité9.

Or, Ewald s’avère être l’ancien assistant de Michel Foucault (de 1975 à 1984), par ailleurs colégataire de l’oeuvre de ce dernier. Et c’est à Denis Kessler10 -ancien militant de la CFDT. Déjà!- que l’on devra la scandaleuse déclaration réclamant de « sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance »11.

Dans cette perspective ultra-réactionnaire, l’Etat devrait cesser de couvrir tous les « risques de l’existence », et laisser aux entreprises à la fois le marché de l’assurance, et le loisir de faire prendre aux autres des risques, ici naturalisés et confondus avec les « risques » du capital, abstraction faite de la charge vitale des premiers.

Cet aggiornamento porte ses fruits, puisqu’il est également possible de tracer un rigoureux parallèle entre « riscophiles » et « riscophobes », d’une part, et « les gens qui réussissent et ceux qui ne sont rien », d’autre part. Une toute récente sortie polémique que l’on doit à Macron-Roi12, le représentant de la social-eurocratie belliciste à la tête de l’Etat.

Ce n’est pas tout. Comme on vient de le voir, Koenig affiche ses préférences, en se fondant sur la sinistre Ecole de Chicago. Alors que son chef de file, l’économiste étatsunien Milton Friedman, sera l’inspirateur de la politique économique ultra-libérale que le dictateur chilien Pinochet imposera à marche forcée à son peuple…Telles sont les références de celui qui passera par le cabinet de Christine Lagarde, ministre de l’économie (2007-2011) et actuelle directrice générale du FMI; de celui-là même qui rejoindra par la suite, la Banque européenne de restructuration et de développement (BERD) à Londres.

En somme, cette vaste opération d’influence, est l’une des manifestations de la déferlante politico-idéologique pseudo « libertaire »/« antitotalitaire » dont on subit les conséquences à l’heure actuelle. Celle qui cherche par ce détour, à délégitimer l’idée même d’Etat-providence, et son corollaire la démocratie sociale : éducation nationale, santé publique, sécurité sociale, etc. C’est la suite logique d’un processus s’inscrivant dans la durée, qui voit l’actuel système économique hégémonique, effectuer de plus en plus brutalement son propre dépassement réactionnaire de l’âge capitaliste classique.

Il s’agit pour les classes dominantes, d’une nouvelle étape à franchir, succédant inévitablement à la victoire de la contre-révolution en URSS13, qui débouchera sur la catastrophique fin du camp socialiste. Cet effacement entraînera en effet, l’agonie de la démocratie. Le capitalisme « démocratique » et prospère -celui des lois sociales et des garanties d’emplois- devait beaucoup au contre-poids communiste14. Or, l’attaque massive contre les droits sociaux à l’Ouest a commencé par la chute du communisme à l’Est.

J-M del Percio.

Docteur en sciences politiques.

A été chargé d’enseignement à l’Institut d’études politiques de Lyon.

A également enseigné l’histoire des idées (19è et 20è s). Formation humaine/CPE/université Lyon I.

Co-fondateur des Editions matériologiques. (Paris).

Ancien membre du comité de rédaction de la revue Matière première. Revue d’épistémologie et d’études matérialistes et d’AssoMat (Association pour les études matérialistes).

Auteur du livre : Quête du Graal postmoderne et temps des tribus. Une nouvelle révolution conservatrice, EM, Essais, 2015, 586 p.

Auteur de l’article : « Spiritualisme et ”idéologie de la crise”. Le bergsonisme à la croisée des chemins », Matière première, n°2, 2007.

1 Dont Cohn-Bendit est le parangon.

M.Clouscard, Critique du libéralisme libertaire. Généalogie de la contre-révolution, rééd., Delga, 2005.

2S.Stroumouline, La planification en URSS, Editions sociales, 1947, p 18. Cf également : F.Tchouev, Conversations avec Molotov, Albin Michel, 1995.

3 G. Chigolet, La Planification. Une idée neuve qui vient de loin, bruno leprince, 2014.

Les critères de planification devront être quantitatifs et qualitatifs, pour éviter la production à grande échelle de produits de mauvaise qualité influant sur l’environnement.

A. Antchichkine, Théorie de la croissance de l’économie socialiste, Ed du Progrès, Moscou, 1979, p.33.

Le Plan de 1974 parlera d’intégrer un nouveau chapitre traitant de la « protection de la nature et de l’exploitation rationnelle des ressources naturelles » : Plan d’Etat de développement de l’économie nationale de l’URSS, 1974.

5 À noter ici, que la planification stratégique au sens où le Front national l’entend, n’a pas pour but d’instituer une économie mixte. Elle a pour objectif de permettre aux entreprises capitalistes un coup d’avance dans la compétition mondiale. Son propos n’est pas de remettre en cause la concurrence mondiale généralisée, dont elle accepte le principe, mais d’en tirer les marrons du feu.

Gilles Deleuze n’aura pas de mots assez durs pour stigmatiser l’imposture que représentait à ses yeux, l’auto-proclamée « Nouvelle philosophie ».

7 Tout le monde sait que la grande bourgeoisie aux affaires, ne jure que par la socialisation des pertes et la privatisation tous azimuts des profits.

8 Ulrich Beck : La société du risque : sur la voie d’une autre modernité (1986), Aubier, 2001. Pour un empire européen, Flammarion, 2007.

M. Foucault, « Un système fini face à une demande infinie » : entretien avec R. Bono, secrétaire national de la CFDT, in Sécurité sociale : l’enjeu, Syros, 1983.

10 En 2013, Kessler a perçu 5,13 millions d’euros (+10% par rapport à 2012) de rémunération pour sa fonction de PDG de Scor.

11 D. Kessler, « Adieu 1945, raccrochons notre pays au monde », Challenges, 4 octobre 2007.

12 En date du 29 juin 2017.

13 R.Keeran, T.Kenny, Le socialisme trahi. Les causes de la chute de l’Union soviétique, Delga, 2012.

14 D. Losurdo, La Révolution d’Octobre et la démocratie dans le monde, Delga, 2016.