L’anticommunisme chasse Barbusse – adulé des Poilus – du Panthéon au profit de Genevoix – sans aucun succès.

Henri Barbusse, prix Goncourt pour « Le Feu » est indéniablement l’écrivain français le plus mondialement connu pour avoir écrit sur la réalité de la première guerre mondiale. Ce n’est pourtant pas lui que le régime Macron a fait entrer au Panthéon en ce 11 novembre, mais Maurice Genevoix. Un choix politique ignoble, dicté par un anticommunisme scandaleux.

La présidence Macron s’autoproclame gaulliste (c’est franchement neuf) et se fabrique à la pelle des héros panthéonisés de circonstance. Ce n’est pas sans conséquence sur l’obscène campagne actuelle claironnant le thème « communiste = nazi » !


Maurice Genevoix plutôt qu’Henri Barbusse au Panthéon : « L’engagement politique » explique peut-être ce choix, avance l’historien Jean-Yves Le Naour

Pourquoi Maurice Genevoix au Panthéon plutôt qu’Henri Barbusse ? Tous deux ont été de ceux qui ont « inauguré la littérature de témoignage ». « Henri Barbusse était adulé par les Poilus. Son livre [Le Feu] était un phénomène, alors que Maurice Genevoix a eu un d’estime avec Sous Verdun en 1916 mais ensuite, ses ouvrages n’ont eu quasiment aucun succès », rappelle mercredi 11 novembre l’historien Jean-Yves Le Naour. Pour lui, c’est peut-être le choix du « modéré » face au « révolutionnaire » qui a primé.

FranceInfo : Qui était Maurice Genevoix, pourquoi ce choix d’Emmanuel Macron ?

Jean-Yves Le Naour : Il avait décidé, lors de son itinérance mémorielle sur les champs de bataille en novembre 2018, d’inhumer Maurice Genevoix au Panthéon. C’était un projet qui était porté par la Mission centenaire. Il a bien dit que ce n’est pas seulement Maurice Genevoix et ses mérites personnels, mais c’est toute la génération de 14-18 qui est inhumée. Ce ne sont pas les sacrifiés, puisque c’est le soldat inconnu qui représente ceux qui sont morts pour la France. C’est toute une génération, ceux qui sont revenus, mais aussi ceux de l’arrière, parce que c’était une guerre totale. C’était une nation entièrement mobilisée.

Maurice Genevoix a raconté son expérience sur le front en 1914, de façon presque brutale ?

Il y a cinq volumes de ses souvenirs qui s’étalent entre 1916 et 1923. Et ce qu’il y a de particulier chez Maurice Genevoix, c’est qu’il est l’un de ceux qui inaugurent la littérature de témoignage.

C’est celui qui est revenu des enfers et qui veut édifier ses contemporains, leur dire ce qui se passe. Jean-Yves Le Naour, historien

Parce qu’avant 1916, il y a non seulement de la propagande, et les ouvrages qui paraissaient n’étaient pas écrits par des Poilus. On y racontait tout une littérature héroïque à base de lâcheté des Allemands, de courage des Français. On y racontait des inepties, où quand les Français mourraient, ils soupiraient « Vive la France ! » ou en fredonnaient La Marseillaise. Et lui, il a voulu raconter la vérité et éviter la fiction. C’est incroyable, chez Maurice Genevoix, le souci de la description.

Maurice Genevoix n’est pas le seul à avoir eu ce genre de récit réaliste. Henri Barbusse a écrit « Le feu », très fort également sur la Grande Guerre pour lequel il a eu le prix Goncourt en 1916 [Maurice Genevoix l’obtiendra en 1925 pour « Raboliot »]. Barbusse était adulé. Pourtant, on ne parle pas de lui aujourd’hui au Panthéon ?

Il est tout à fait oublié. C’est la différence entre l’histoire et la mémoire. Henri Barbusse était adulé par les Poilus. Son livre était un phénomène, alors que Maurice Genevoix a eu un d’estime avec Sous Verdun en 1916 mais ensuite, ses ouvrages n’ont eu quasiment aucun succès. Et aujourd’hui, c’est Maurice Genevoix qui est panthéonisé et Barbusse est complètement oublié, donc on voit bien qu’il y a eu une inversion.

C’est peut-être parce que Barbusse s’est engagé politiquement. Son ouvrage a effectivement une dimension révolutionnaire. Donc, il y a une grande différence. Maurice Genevoix, lui, était modéré, issu d’une bourgeoisie provinciale, qui se méfie de la ville, qui a un petit côté passéiste. Jean-Yves Le Naour

Cette inversion de popularité, est-ce qu’elle s’explique par le fait que Maurice Genevoix était finalement très consensuel, comme vous l’écrivez dans votre ouvrage ?

Sans aucun doute. Il y a plusieurs éléments pour expliquer le retour de Maurice Genevoix. Il y a aussi sa longévité. Il est mort en 1980. Et puis, pendant un certain temps, la Première Guerre mondiale, on n’en parlait plus, surtout après 1945, où le héros était le résistant. Ce n’était plus le Poilu, mort pour rien puisqu’il avait fallu remettre cela vingt ans après, alors que le résistant lui avait triomphé du nazisme. C’est vraiment dans les années 1970 que la Première Guerre mondiale revient. Et à ce moment-là, Maurice Genevoix est le référent. On l’invite constamment à la télévision parce que c’est cet homme au verbe élégant qui sait raconter les choses dans une langue très belle. C’est l’un des derniers témoins, donc il y a cet effet médiatique. Alors qu’Henri Barbusse a eu le et très vite l’oubli. Aujourd’hui, la maison d’Henri Barbusse dans l’Oise est en ruine et Genevoix est, lui, panthéonisé. C’est ça, les jeux de l’histoire.