Par Georges Gastaud.
Deux hauts maîtres des Lumières, Rousseau puis Kant, ont fondé, le premier, ce qu'on appelle aujourd'hui le « droit de la guerre » (jus belli, à distinguer du « droit à la guerre », jus ad bellum), le second l'architecture conceptuelle d'un futur droit international de la paix conçue comme l'état de droit destiné à régir les relations internationales.
Par ex., au chap. IV du Livre I du Contrat social, Rousseau note que la guerre ne relève aucunement des relations qu'entretiendrait tel ou tel Etat avec tel ou tel homme privé, fût-il méchant, mais uniquement du rapport qu'entretiennent entre eux deux Etats que les circonstances ont réduits à ne pouvoir purger leurs litiges qu'au moyen de la violence armée. Comme le précise Rousseau, « la fin de la guerre étant la destruction de l'Etat ennemi, on a le droit de tuer ses défenseurs tant qu'ils ont les armes à la main; mais sitôt qu'ils les posent et se rendent, cessant d'être ennemis ou instruments de l'ennemi, ils redeviennent simplement hommes et l'on n'a plus de droits sur leur vie« . Bref, comme le dira plus tard Clausewitz, la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens. Si bien que, dans le cours d'une guerre, une armée peut certes entreprendre de tuer l'ennemi portant les armes, autrement dit le représentant armé de l'Etat que l'on veut contraindre ; et à vrai dire, si elle avait les moyens militaires de désarmer l'ennemi sans avoir à le tuer ou à le blesser, une armée civilisée devrait systématiquement préférer user de tels moyens. Pour la même raison, dès que le soldat ennemi blessé s'est rendu, sa personne redevient sacrée si bien qu'on ne peut ni le tuer, ni le torturer, ni l'affamer, il faut même le soigner à l'égal des nôtres, et tout militaire un tant soit peu civil s'honorera de lui porter secours. C'est déjà ce que, au Moyen Âge, l'on appelait l' « esprit chevaleresque ».
On sait du reste que, lors de la seconde Guerre mondiale, spécialement au moment de l'invasion de l'URSS, Hitler, c'est-à-dire le héraut assumé de l'exterminisme capitaliste moderne, avait sommé la Wehrmacht, qui obtempéra, de terroriser les civils soviétiques, par ex. de brûler en masse les villages biélorusses (les morts soviétiques forment la majorité absolue des victimes de la Seconde Guerre Mondiale). Eh bien c'est, sur le principe du moins, de ce type de pratique répugnante que se fait gloire désormais l'US Navy qui vient d'obéir à un ordre de l'état-major commandant à un sous-marin étatsunien tapi au fon de l'Océan indien de torpiller un vieux navire iranien désarmé plein d'élèves-matelots qui rentrait en Iran à la suite d'exercices navals pratiqués à l'invitation de la Marine indienne. Cet « exploit militaire » a été aussitôt suivi d'un autre, plus fort encore: alors que, dit-on, les sous-mariniers allemands de jadis avaient coutume de recueillir les naufragés des navires coulés par eux, les marins étatsuniens actuels les ont regardé se noyer, sans doute entre deux prières trumpistes adressées au Tout-Puissant la main sur le coeur…
Ne parlons pas des tirs étasuniens, et de ceux de leurs acolytes israéliens rompus à toutes sortes de crimes de guerre à Gaza et au Liban, sur des écoles iraniennes, sur des parcs publics iraniens, sur des hôpitaux iraniens, voire sur des ambulances iraniennes venant secourir les blessés (pratique étrennée par « Tsahal » de la « double frappe »)… Il ne s'agit nullement ici de « bavures » comme il peut y en avoir hélas dans tout conflit armé, mais de la nouvelle doctrine militaire d'esprit proprement fasciste que Trump a officialisée quand il a rebaptisé « Secrétaire d'Etat à la guerre » son ex-ministre de la Défense et que ce triste individu s'est alors officiellement fait gloire d'avoir prochainement à mener les guerres « les plus létales » possible, le respect des conventions de Genève semblant sans doute par « woke » aux grossiers personnages qui dirigent les Etats-Unis… Des butors sanglants qui désormais, se vantent de faire ce que leurs prédécesseurs « démocrates » non moins belliqueux qu'eux-mêmes faisaient naguère sans trop le dire… Sans doute, comme l'observait La Rochefoucauld, « l'hypocrisie est l'hommage que le vice rend à la vertu« : mais il ne faut nullement en déduire que la nouvelle sauvagerie assumée serait un progrès par rapport à l'ancienne hypocrisie: au contraire, cette ostentation de brutalité marque seulement le glissement de la violence au moins légèrement bridée qui caractérise la démocratie bourgeoise des temps ordinaires au déchaînement de barbarie qui est le propre des régimes fascistes…
Au fait, que pense la Suisse, encore censément neutre, du fait que les négociations irano-américaines se déroulant à Genève aient servi de paravent pour préparer une attaque « décapitante » contre la direction iranienne qui avait crû à la parole américaine et, du même coup, à la fameuse « neutralité suisse »? Pauvre Rousseau qui était jadis si fier de signer ses écrits « Rousseau, citoyen de Genève »…
Quant à I. Kant, il établit notamment deux choses dans son Projet de paix perpétuelle, le texte ouvertement républicain que le grand penseur allemand écrivit courageusement durant la Révolution française: un texte fondateur qui fut censément à l'origine lointaine de la Société des Nations, puis de l'O.N.U.:
– d'une part que le crime absolu en matière de relation internationales est celui d'ourdir une guerre d'extermination, fût-elle menée au nom des droits humains (« Art. préliminaire n°VI du Projet de paix perpétuelle). Car à l'encontre du formalisme sec qu'on lui attribue à tort, Kant rappelle que le droit, qu'il soit international ou autre, nécessite bien évidemment pour pouvoir s'exercer… l'existence d'êtres humains vivants. Or la guerre d'extermination pourrait bien, par les escalades successives qu'elle ne manquerait pas de provoquer (et tout cela est mille fois plus juste, faut-il, le dire, à notre époque nucléaire!) mener à l'anéantissement de notre espèce, « sujet de tout droit », du moins sur cette planète. Bref, c'est aussi pour des raisons immanentes au droit, donc pour des raisons formelles (pour m'adresser aux philosophes de profession), qu'il ne faut jamais rien faire qui, dans les relations internationales ou dans le cours d'une guerre, puisse attenter à la survie matérielle de l'humanité prise comme un tout. Si bien que l'interdit catégorique de la guerre anti-exterministe est l'interdit majeur de la politique internationale et qu'il y a bien sûr un lien étroit entre ce qu'aujourd'hui on appelle un « crime de guerre » et ce qu'on nomme un crime contre l'humanité; et a fortiori, ajouterons-nous, un crime contre toute l'humanité, un « anthropocide ».
– cette évidence étant posée (or elle ne l'est jamais, nos journalistes si « humanistes » et propres sur eux qui encouragent à l'escalade en Ukraine ne se demandant jamais où elle peut nous mener!), il faut évidemment prohiber tout emploi, non seulement dans les relations internationales ordinaires, mais dans le déroulement des conflits armés, de moyens scélérats dont la nature même ne peut que conduire à la guerre d'extermination ou signifier par avance que l'on est soi-même fanatiquement déterminé à y recourir s'il le faut pour gagner à tout prix: ce qui forme la base de tous les fanatismes et de tous les millénarismes que l'on ne voit pas par hasard proliférer depuis des décennies aux USA ou en Israël (où l'ambassadeur étatsunien vient d'encourager son Etat-hôte à s'emparer de tout le Proche-Orient parce que « c'est le projet de Dieu »…).
* ainsi doit-on s'abstenir de toute ingérence dans les affaires d'un Etat contre lequel on est en guerre (article préliminaire n°V du Projet kantien: « aucun Etat ne doit s'immiscer de force dans la constitution et le gouvernement d'un autre Etat« ) car cette manière de conduire la guerre en suscitant, voire en finançant la trahison dans les rangs ennemis, signifie objectivement que l'on ne reconnaît pas que cet Etat existe comme tel, que l'on peut avoir à traiter avec lui dans l'avenir (bref, que la guerre peut comporter des limites raisonnables…), bref, que l'Etat ennemi est sujet au moins potentiellement, et pas seulement chose ou objet du droit international, comme Trump prétend l'imposer au peuple palestinien de Gaza dans le cadre de son ignoble projet de « Riviera pour Gaza ». Dit autrement, en encourageant les ingérences politiques, les « révolutions » de couleur, etc., le Grand Etat néocolonial dénie la personnalité juridique et morale au petit Etat qu'il déstabilise. Du même coup, on ne reconnaît pas non plus que les soldats relevant de cet Etat plus petit et malmené sont protégés par le droit de la guerre, ni que la population civile ressortissante de cet Etat puisse jouir d'une quelconque différence de statut avec des militaires en armes: bref, comme l'aurait dit le Croisé Simon de Monfort en ordonnant que fussent brûlés vifs « et en tas » les Cathares de Monségur, « tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens!« . Or les USA se font gloire depuis des décennies d'avoir encouragé, suscité, armé, financé à millions les prétendues « révolution oranges », « Euro-Maïdan » et autres ingérences. En ce moment même ils se font gloire de tenter de lancer les Kurdes (ces Kurdes que Washington a successivement instrumentalisé puis laissé massacrer en Irak et en Syrie…) contre l'Etat iranien dont ils sont les citoyens à l'ainsi-dit Kurdistan d'Iran;
* a fortiori doit-on s'interdire contre l'Etat ennemi tout moyen qualifié par Kant d' « infâmes » visant à les assassiner (art. préliminaire n°VI du Projet kantien): « aucun Etat en guerre avec un autre ne doit se permettre des hostilités de nature à rendre impossible la confiance réciproque lors de la paix future, par ex. l'emploi d'assassins, d'empoisonneurs, la violation d'une capitulation, la machination d'une trahison dans l'Etat avec lequel on est en guerre, etc. ». Ce type de pratique, par ex. la tentative d'assassiner le chef d'Etat ennemi, V. Poutine ne l'a jusqu'ici jamais tentée soit dit en passant à l'encontre de Zelensky alors que les Ukrainiens, sans nul doute guidés satellitairement par les conseillers US, ont été jusqu'à bombarder la résidence du chef d'Etat russe pour déstabiliser l'Etat russe. Or les USA ont commencé leur présente sale guerre anti-iranienne actuelle sans aucune déclaration de guerre, sans aucun feu vert de l'ONU, sans être en rien menacés d'être envahis par l'Iran (c'est une « guerre de choix » ou « guerre non provoquée »), et tout en feignant de « négocier » avec Téhéran pour attirer les Iraniens dans un piège, la « diplomatie » servant de paravent à la guerre, voire d'appât pour les frappes « de décapitation », et non de moyen pour désamorcer le conflit. A cette occasion, Ali Khameneï s'est montré naïf envers le « Grand Satan » américain puisque la frappe US de « décapitation » a abattu d'un coup quasiment tout le haut commendement politico-militaro-religieux iranien réuni pour sceller ce que les Iraniens prenaient, avec soulagement sans doute, pour un accord de paix. Bref, le crime de perfidie est typique de l'exterminisme et désormais, osons le dire, qui continuera de négocier avec les USA comme devant ne pourra que s'en prendre à lui-même s'il se fait « éparpiller façon puzzle » en pleine négociation par un missile étatsunien ou israélien prévu à cette fin…
D'autant que l'Axe Tel-Aviv/Washington avait déjà procédé ainsi contre le Général iranien Soulémani, qui s'est fait désintégrer par un tir israélien au moment même où il arrivait sur un lieu de négociation (feu sur le drapeau blanc, voilà où en est l'Oncle Sam, ne parlons pas de Netanyahou!), de même que la précédente Guerrre de juillet déclenchée par Trump contre l'Iran avait été précédée par… l'assassinat ciblé des négociateurs iraniens. Pas sûr que, même les « parrains » de la mafia qui n'étaient pas toujours dépourvus d'honneur et de « parole », aient ordinairement agi ainsi, mais telles sont bien les moeurs des businessmen à la Trump qui ont fait main basse sur la Maison-Blanche et qui se flattent du reste d'être des « killers », des « tueurs ». Pour ceux qui, trop longtemps bercés par la petite musique hollywoodienne présentant l'Aigle US comme « gentille », auraient encore quelque doute sur les procédés de Washington et de son poulain israélien, souvenons-nous de la manière dont Netanhyahou « respecte » la parole donnée quand il signe un « cessez-le-feu » à Gaza ou ailleurs (il est entendu que cet accord ne vaut que pour la victime palestinienne, le bourreau peut continuer de tuer femmes et enfants comme il lui chante, et l'UE regarde ailleurs…), mais aussi de la façon dont Washington a fait enlever à Caracas le président vénézuélien légitime ou encore de la manière dont, au mépris du droit international et du droit à la navigation dans les eaux internationales, l'US Navy strangule présentement Cuba socialiste en arraisonnant les pétroliers transportant à La Havane le pétrole que les Cubains ont dûment acheté au prix fort, en raison des « lois extraterritoriales » que leur inflige Washington…
Comment s'étonner de toutes ces énormes exactions dignes des tortionnaires japonais de la Seconde Guerre Mondiale quand Trump lui-même asphyxie chaque jour un peu plus l'ONU, quand il déclare qu'il se fiche du droit international et qu'il n'a d'autre limites politiques que celles que lui fixe sa « morale » personnelle (laquelle n'existe pas: voir comment se comporte, à l'intérieur des USA, la police fasciste et raciste intitulée I.C.E. !).
Mille autres choses encore plus graves pourraient attester que la politique de Washington est objectivement exterministe, notamment le fait que Trump a tout simplement résilié le 5 février 2026 de facto le dernier traité russo-américain limitant la production d'armes atomiques intercontinentales. Si les Chinois et les Russes n'ont pas compris le message, qui est que les USA sont prêts à tout, y compris à risquer l'anéantissement de l'humanité pour maintenir leur hégémonie mondiale chancelante vu qu'ils ont déclaré très ouvertement qu'il « n'existe plus de solution de marché pour contenir la rivalité avec la Chine », c'est que ces grands Etats leaders des BRICS sont désespérément naïfs, et la naïveté a toujours fait le jeu des semeurs d'escalade. Mais bien entendu, Moscou et Pékin ne sont pas naïfs et ils tireront très vite les leçons des évènements iraniens, cubains et vénézuéliens récents.
Bien évidemment, ce festival exterministe ne peut que provoquer, dans chacun des pays occidentaux leaders de la course à la guerre mondiale, une fascisation galopante. Encore distincte, pour le moment du moins, du fascisme pur et dur (mais que se passera-t-il par ex. si Trump perd les élections intermédiaires et si, comme il y cinq ans, il refuse le verdict des urnes?), cette fascisation se signale par la strangulation des libertés, par la diabolisation des amis de la paix traités en « ennemis de l'intérieur », par un matraquage médiatico-belliciste de chaque instant, par le flirt indécenet des « démocraties occidentales » atlantico-soumises avec les forces obscurantistes et d'extrême droite (cf. par ex. le rapprochement de Trump et de MAcron avec l'ancien n°2 d'Al Qaida devenu « président » de la Syrie, El Jolani, ou encore l'étroite collaboration de l'UE-OTAN avec le bataillon hitléro-ukrainien Azov…) de manière à pouvoir éventuellement, opérer la jonction le jour venu entre les « nouveaux » et les « anciens » fachos réunis dans leur haine commune de l'Arabe, du Musulman, du Communiste… ou de l'Insoumis en général…
Il ne s'agit pas de se laisser terroriser par ces constats qui relèvent à la fois du pessimisme de la raison et de l'optimisme de la volonté: au contraire, il faut se dire que si le capitalisme « pourrissant et agonisant », comme disait déjà Lénine, en est à renier ces Lumières qui fournirent le socle des révolutions bourgeoises démocratiques des XVIII et XIXème siècles (USA, France, Italie…) et qui, transcendées par le marxisme, inspirèrent les révolutions populaires des XIX et XXème siècles (Commune de Paris, Révolutions russe, chinoise, cubaine, vietnamienne…), c'est parce que les peuples, les classes populaires, les amis des Lumières et les jeunes épris de vie, ne consentent plus à ce régime capitaliste proprement insensé qui, comme l'avait prédit Marx, « ne produit plus la richesse qu'en épuisant la Terre et le travailleur ». Autrement dit, parce que le capitalisme a fait son temps et que le socialisme devient, non plus seulement une issue juste aux contradictions capitalistes, mais une issue proprement vitale, urgente et salvatrice pour le genre humain, si ce n'est pour l'avenir du vivant sur Terre.
Raison de plus, tout en combattant pied à pied l'exterminisme en marche de l'Hégémon euro-atlantique travesti en ami de la Liberté, pour appeler la classe laborieuse à porter dans ses luttes, non seulement les idéaux de progrès, d'indépendance nationale et de coopération entre peuples souverains, mais la perspective d'un socialisme de nouvelle génération propre à supplanter le régime de chaos et de marche au néant qu'est devenu le capitalisme impérialiste personnifié par Trump, Netanyahou et par leurs suiveurs va-t-en-guerre, les Von der Leyen, Merz, Meloni et autre Macron.

