La pauvreté, le sous développement par rapport à la France continentale… c’est souvent l’argument mis en avant par les milieux autonomistes et nationalistes qui ont depuis plus de dix ans la haute main sur le pouvoir local en Corse. Des « autonomistes » qui en réalité sont politiquement en cheville avec le pouvoir parisien et encore d’avantage avec le pouvoir supranational du Capital à Bruxelles. Pour servir les milieux économiques bourgeois et non la population. C’est que, dans la droite ligne des directives de balkanisation de la République Une et Indivisible en une féodalisation girondine de territoires et de régions subsidiaires poussées par l’Union Européenne, Macron pousse les dangereux feux de l’autonomie de la Corse, afin de briser le principe d’égalité républicaine de chacun de ces citoyens, et activer de dangereux ressort nationaliste. Il vient ainsi de faire voter un projet de loi qui consacre rien moins que la préférence nationale reposant sur des discriminations identitaires. Il est affligeant de voir des parlementaires se réclamant de la gauche, à LFI notamment, avoir voté ce texte (lire ici).
Il est cependant important de revenir aux faits de la situation démographique, économique, sociale de la Corse, ainsi que de l’histoire sociale et politique de la Corse. Enquête en trois parties par www.initiative-communiste.fr
Partie 3 /3
La Corse et ses 10.7 Milliards d’euros de PIB est plus riche que les autres iles de la Méditerranée
Selon la dernière étude de l’INSEE publiée en avril 2026, la Corse affiche en 2022 le deuxième PIB par habitant le plus élevé des cinq grandes îles méditerranéennes comparées : 29 500 standards de pouvoir d’achat (SPA), juste derrière les Baléares (34 300 SPA), mais très nettement devant la Sardaigne (25 600), la Sicile (22 200) et la Crète (20 300). Un classement qui place aussi l’île devant les Canaries sur la plupart des années récentes. Un résultat qui tranche avec l’image d’une Corse « région la plus pauvre de France métropolitaine ». Car derrière ce chiffre se cache une économie plus diversifiée et résiliente que chez ses voisines : un chômage à seulement 6,2 % (le plus bas des cinq îles), une forte présence du tertiaire non marchand (administration, santé, éducation) et une dépendance au tourisme moins exclusive qu’aux Baléares ou aux Canaries. Lors de la crise Covid de 2020, l’économie corse a même fait preuve d’une résilience remarquable. Pourtant, ce bilan flatteur masque une réalité plus sombre : un taux de pauvreté à 18,1 % en 2021 (le plus élevé des régions métropolitaines), contre 15,3 % en moyenne nationale. En Haute-Corse, il grimpe à 20,2 %, contre 15,8 % en Corse-du-Sud. Près de 40 % des salariés corses touchent des bas salaires (environ 45 500 personnes). Les prix sont supérieurs de 7 % à ceux du continent, et de 14 % sur l’alimentaire. Le non-salariat, forme d’emploi très présente, concerne une part importante de l’activité, souvent dans des secteurs informels ou familiaux.
Comparée à la Sardaigne, à la Sicile ou à la Crète, la Corse tire son épingle du jeu. Elle est moins spécialisée dans le tourisme pur et bénéficie d’un socle public plus solide. Les Canaries, très dépendantes du tourisme de masse, affichent une volatilité plus forte et un PIB par habitant souvent inférieur. Face au continent, le tableau est nuancé. Le PIB par habitant corse (environ 35 970 € en 2023 selon les comptes régionaux) dépasse celui du Pas-de-Calais (autour de 27 000-29 000 €). Il reste cependant inférieur à la moyenne nationale (41 300 €) et très loin de l’Île-de-France. En Seine-Saint-Denis, le PIB par habitant est plus élevé (environ 41 000 €), mais la pauvreté y dépasse souvent 25 % dans de nombreux quartiers, avec un chômage structurel plus élevé. Les comparaisons avec le Pas-de-Calais et la Seine-Saint-Denis révèlent que la Corse n’échappe pas aux défis français d’inégalités territoriales, amplifiés par l’insularité, le coût de la vie et surtout ces rapports de domination historiques.
Démographiquement, la Corse gagne des habitants (+1 % par an en moyenne récente, grâce au solde migratoire), mais perd des naissances. La population approche 350 000 personnes : seulement 56 % sont nés sur l’île, tandis que 28 à 30 % viennent de France continentale. La diaspora corse sur le continent est estimée entre 1 et 1,5 million de personnes (descendants inclus), avec des concentrations historiques à Marseille et dans le Sud-Est. Cette structure démographique illustre un mouvement d’installation de la jeunesse active sur le continent, mais de retour d’une population plus agée. Elle témoigne en réalité de l’interelation profonde des populations entre continent et Corse. De facto, la préférence insulaire est le ferment d’une discrimination anti républicaine très profonde, qui instillera le poison du racisme.
Des infrastructures et une éducation qui tiennent la comparaison
Sur le plan éducatif, la Corse bénéficie du système national : taux de réussite au bac corrects et présence universitaire à Corte. Les infrastructures (aéroports modernes à Ajaccio, Bastia, Figari et Calvi, réseau ferré et routier subventionné via la continuité territoriale) sont globalement plus fiables que celles de la Sicile ou de parties de la Sardaigne.Les statuts d’autonomie des autres îles (statuts spéciaux italiens pour la Sardaigne et la Sicile, communautés autonomes espagnoles pour les Baléares et les Canaries) offrent des marges de manœuvre comparables à celles de la Corse depuis 2018.
Depuis 2015, les nationalistes au pouvoir : plus de compétences pour les sgios, plus d’inégalités.
Depuis l’arrivée des nationalistes à la tête de l’Assemblée de Corse (2015-2017) et la création de la collectivité unique en 2018 (à l’encontre du vote fermement négatif par referendum exprimé par les Corses), l’île dispose de compétences économiques élargies. La Collectivité a même porté des projets innovants, comme l’expérimentation d’un revenu universel (rapports d’étape adoptés en 2020 et suivis). Pourtant, les chiffres ne montrent pas de rupture franche. Le taux de pauvreté reste à 18,1 %. Les inégalités se maintiennent à un niveau élevé. La manne touristique (plusieurs millions de visiteurs par an) génère des revenus importants, mais qui profitent de façon très inégalitaire : profits concentrés, emplois souvent saisonniers et peu qualifiés. Sur la politique publique qui cristalise toutes les tensions, le logement, la Corse ne dépareille pas avec les territoires qui comme elle sont sous un exécutifs macronard (ou de la droite LR) : c’est le tout spéculation qui prime tandis que les obligations de 20% de logement social ne sont pas du tout respectées. Le parc social corse reste le plus restreint de toutes les régions métropolitaines. Le taux de logements sociaux, qui est l’image même des politiques locales en matière de logement ( notamment via l’activation des droits de préemption, des obligations inscrites via les documents d’urbanisme lors des ouvertures à l’urbanisation par exemple encadré par les orientations d’aménagement et de programmation) est redoutablement bas en Corse : Il représente environ 10 % des résidences principales, très loin de la moyenne nationale située à 17,3 %. L’absence de logements sociaux ou d’accession sociale abordable oriente le marché vers des usages locatifs saisonniers ou des résidences secondaires, faisant grandir la légitime colère des propriétaires de Corse. De fait, la politique de la CTC est de favoriser la construction de lotissement communaux, avec un nombre de construction de logements qui restent ainsi faible ( sur la période 2020-2025 c’est 681 logements en lotissement communaux pour 30 millions d’euros de subvention soit 44 000e par logement). A l’inverse le budget consacré au logement social reste très modeste : pour les 3873 logements rénovés ou construits la CTC a budgété 25 millions d’euros, soit 6500€ par logement social. La vérité des chiffres est là, la CTC sous direction des « autonomistes » ne veut pas de logement social.
Toujours sur le plan du logement, il n’apparait pas de différence entre les territoires ruraux et touristiques du continent et la Corse s’agissant de la part des logements qui sont des résidences principales dont le ménage est le propriétaires. La problématique est donc bien connue et identifiée : c’est la construction de logements sociaux, l’institution de document d’urbanisme, ou encore la maitrise des autorisations à louer les biens en meublés de tourisme.
Rappelons que le parlement est intervenu pour permettre face à l’explosion, pas seulement en Corse, des locations touristiques frappant notamment les communes du littoral. Les services de l’Etat en Corse confirment que depuis la loi Le meur de 2025, toute les communes de Corses peuvent interdire la création de nouveaux meublés de tourisme. Les élus de Corses ont donc la compétence et les pouvoirs pour agir. Mais en Corse comme sur le continent, cela nécessite de mener un politique populaire et non une politique tournée vers les intérêts exclusifs de la bourgeoisie. L’insee a déterminé que plus qu’ailleurs, en Corse, la propriété du logement est concentrée par une petite minoritée : « En 2023, 227 000 propriétaires physiques détiennent, totalement ou en indivision, 234 000 logements situés en Corse. La moitié d’entre eux est multipropriétaire, certains possédant aussi des logements situés en dehors de l’île. Ces multipropriétaires détiennent à eux seuls 74 % de ce parc de logements insulaires. La propriété se concentre davantage sur l’île que sur le continent : un tiers des propriétaires détient au moins trois logements, une part bien supérieure au niveau national. Ces multipropriétaires possèdent principalement leurs logements dans les communes touristiques de taille moyenne. Leur nombre de propriétés détenues augmente progressivement jusqu’à 64 ans, avant d’évoluer vers des logiques de transmission. À ces dynamiques s’ajoute la présence notable de propriétaires non-résidents. Quatre propriétaires de logements corses sur dix résident hors de l’île et sont donc davantage orientés vers la multipropriété. Par ailleurs, les successions non réglées restent nombreuses, 8 000 logements insulaires sont en attente de transmission. (…) Cette forte présence de multipropriétaires dans la région traduit à la fois l’acquisition de résidences secondaires touristiques et la transmission successorale au-delà d’un simple usage résidentiel. De nombreuses maisons familiales sont ainsi conservées dans les villages de l’arrière-pays, transmises par héritage. Elles représentent un patrimoine ancien et créent une forme de double occupation de logement. La résidence principale se situe proche du lieu de travail sur le littoral, dans les pôles urbains ou bien hors de l’île, à laquelle s’ajoute parfois la maison de village héritée, à l’intérieur des terres. (…) En Corse, les propriétaires de cinq logements ou plus sont également plus nombreux que dans l’Hexagone, 10 % des propriétaires contre 4 %. À l’inverse, seuls quatre propriétaires sur dix détiennent un unique logement en Corse, contre sept sur dix au niveau national. »
De facto, la Corse présente un taux de très hauts revenus de 1%, qui est nettement supérieur à la moyenne des régions françaises hors ile de France (0.7%). Descendants de notables (propriétaires terriens, « pincipali »), des familles de marchands du caps corse ayant fait fortunes aux Amériques, ou de l’administration coloniale, ces plus riches concentrent un patrimoine important. Patrimoine qui s’est renforcé du fait du boom immobilier touristique, en profitant de la rente foncière. La Corse est marquée par un système de notables et de clientélisme où élites économiques (propriétaires fonciers, entrepreneurs BTP/immobilier) et politiques étaient étroitement imbriquées (clans, dynasties familiales comme les Rocca Serra à Porto-Vecchio ou d’autres lignées centenaires). C’est bien dans ce contexte de main mise sur l’économie que s’inscrit la revendication girondine de l’autonomie. On retrouve ainsi par les principaux capitalistes des dynasties familiales ( Perrino (BTP et promotion immobilière qui a pris le contrôle un temps de la Corsica Linéa à la privatisation de la SNCM en 2016) Mattei (transport maritime avec la Corsica Ferries), Deichi dans la distribution). Il est également fréquemment mis en avant la pénétration des milieux d’affaires corses par le milieu, comme l’avait mis en avant l’affaire de la bande du « petit bar ». Le milieu capitaliste n’est qu’un ventre prêt à tout pour ses profits.
Au demeurant , les transferts de l’État restent massifs : subventions à la continuité territoriale, dotations, aides européennes (voire notre enquête partie 2/3]. On est ici très loin d’un territoire dont l’hexagone tirerait profit. Ce qui ne signifie cependant pas que la population de Corse bénéficie pleinement de ces transferts. Le principe du girondinisme étant factuellement allié du capitalisme monopoliste d’Etat : il s’agit de découper la France en autant de fief et baronnie dont pourront d’avantage profiter les barons locaux, eux même désireux de s’entendre directement avec le grand capital supranational. C’est bien contre ceux là que s’étaient élevés la Nation avec la grande révolution. Une révolution qui avait également marqué ce clivage en Corse, où le parti de la noblesse (alliés à l’Angleterre) et celui de la bourgeoisie girondine et contrerévolutionnaire (les Bonapartes par exemple) étaient en parfait accord pour garder la main mise sur l’Ile. C’est dans ces racines profondes que s’ancrent les profondes inégalités de la Corse et non dans un système colonial. Il est d’ailleurs parfaitement anachronique de mettre sur le même plan les territoires mal décolonisés de la République, des Antilles à la Nouvelle Calédonie, que la Corse. Si la Corse est entrée en crise de la décolonisation, c’est du rapatriement de la bourgeoisie coloniale de l’empire français, en particulier lors de l’indépendance de l’Algérie. C’est ce rapatriement, avec une pression sur l’accès aux subventions, à la manne public et aux profits, qui dans le début des années 1970 à bouleversé un équilibre précaire donnant lieu à l’émergence du mouvement indépendantiste dans la violence. Initialement ancré à gauche et vers l’égalité, ce mouvement indépendantiste s’est progressivement, y compris par les manipulations d’un Etat central fondamentalement girondin, inscrit dans le conservatisme bourgeois au profit des intérêts des notables. Il n’est pas anodin d’y voir prospérer, sociologiquement, par exemple des avocats. Et non des agriculteurs paysans ou des ouvriers de la construction…
Les racines profondes : les sgiò, rapports de domination et clientélisme historique
Ces blocages ne datent pas d’hier. Ils plongent dans des rapports de domination historiques analysés par exemple par l’anthropologue Delphine Tillard (2003) et le sociologue Jean-Louis Fabiani (Sociologie de la Corse, 2018). Dans la société rurale traditionnelle, les sgiò (contraction de « signori », terme réservé aux grands propriétaires et potentats locaux) contrôlaient les terres, les moyens de production et les circuits commerciaux. Leur pouvoir reposait sur une petite redistribution paternaliste : prêts, aide en cas de besoin, protection. En échange, les « clients » offraient loyauté et soutien politique, mais surtout s’inscrivait aussi dans un rapport de domination et d’exploitation au sein du système de production. Qui est bien dans la matrice capitaliste. Maitrise des moyens de production = maitrise du pouvoir. L’intégration française (surtout au XIXe siècle avec les lois douanières, au sein de la République bourgeoise) a renforcé ce pouvoir.
Les sgiò détenaient les terres, les moyens de transformation (moulins, pressoirs), les troupeaux et les circuits de commercialisation, c’est à dire le contrôle des moyens de productions. Bien sûr dans une histoire corse marquée par une sociologie à forte dominante familiale et communaliste, cet aspect de la sociologie est gommé, comme si le clan était la famille, et non pas comme si il s’agissait du rapport de domination économique par les élites économiques. Observons que les racines communalistes d’une partie de l’agriculture Corse ne sont pas non plus sans lien avec la très forte adhésion populaire à la République. De fait, l’émergence de l’autonomisme, n’est arrivée que dans les années 1970 après que le nationalisme ethniciste d’avant guerre se soit compromis dans la collaboration ave l’italie fasciste, alors que l’idéologie ethniciste, girondine,régionaliste était poussée dans le sillage de la construction européenne poussant tout à la fois la supranationalité et la subsidiarité. Il est vrai bien poussé par les appétits voraces des capitalistes qui dans la France des trente glorieuses mettaient en coupe réglée l’agriculture paysanne et les territoires promis au tourisme. Les ravages en la matière sont de ce point de vue sans doutes moins violent sur l’ile de beauté que cela n’a été le cas sur la façade méditerranéenne ou dans les Alpes. Mais arrivé plus tardivement, et en conjonction avec l’installation des rapatriés d’Algérie, leurs effets seront à la fois médiatiques et explosifs.
Les sgiò sont devenus les intermédiaires obligés entre l’État et la population, ce qui est la logique même du girondinisme. Chaque potentat local se ménageant sont pré carré. Ils captaient les nouvelles ressources publiques (emplois, subventions). Le clientélisme pyramidal — échanges de services contre votes — est devenu le mode de régulation dominant, organisé autour des « partitu » et des clans. Comme le souligne Jean-Louis Briquet dans ses travaux (cit. dans Fabiani et ailleurs), ce clientélisme a été à la fois un instrument de politisation des populations et de reproduction du pouvoir notabiliaire des sgiò et grandes familles. Le Rapport de l’Assemblée nationale de 1998 sur l’utilisation des fonds publics en Corse avait déjà pointé ces dérives : captation des ressources par des réseaux locaux, opacité dans les marchés et les embauches. La décentralisation et les nouveaux statuts ont accru les capacités des notables à allouer directement les ressources, et explique d’ailleurs la forte mobilisation des élites politiques vers la décentralisation et la revendication autonomiste, alors que la population s’était par exemple prononcé majoritairement contre la fusion des départements corses et la collectivité unique.
Il est très significatif que la corse rouge, communiste, notamment autour de Sartène, soit fondamentalement celle autour de communauté échappant à ces schémas, notamment autour d’ouvriers venus d’Italie.
Aujourd’hui encore, le poids élevé de la fonction publique (densité importante de fonctionnaires) et le non-salariat alimentent ces logiques de réseaux. Le foncier et le tourisme restent en partie contrôlés par des familles influentes. Sous gouvernance nationaliste, ces structures se sont renforcées : les clans se sont modernisés, et la mainmise sur les ressources publiques et privées persiste.
La Corse dispose d’atouts réels : un PIB par habitant honorable pour une île, une résilience économique, des infrastructures correctes et une attractivité démographique. Elle surpasse la plupart de ses homologues méditerranéens sur ces plans.Mais tant que les rapports de domination historiques — incarnés par les sgiò d’hier et leurs héritiers d’aujourd’hui — structureront l’accès aux ressources, les inégalités resteront structurelles. Le clientélisme n’est pas un simple résidu : c’est un mode de gouvernement qui capte une partie de la rente publique et touristique au détriment du plus grand nombre.
De fait, c’est dans d’avantage de République, dans d’avantage d’égalité et donc une rupture avec le système bourgeois, avec le capitalisme que se trouvent les leviers politiques pour résoudre les problématiques des travailleurs en Corse (emplois, logement, diversification économique). Des problématiques qui n’ont au fond rien de spécifiques à la Corse mais tout à voir avec le système capitaliste. Rien, et pas les faux sans blanc d’une autonomie sans souveraineté populaire et sous domination bourgeoise et supranationale, ne saurait se substituer à une volonté politique forte de justice sociale. La Corse a les atouts pour un développement durable et inclusif ; encore faut-il que les choix politiques servent l’ensemble de la population, et non la reproduction des logiques de domination historiques.
Quelques textes pour réfléchir à la situation politique de la Corse
De la Révolution française à la Collectivité unique
Pourquoi y a-t-il deux départements en Corse et non un seul ? Cette question revient souvent, alimentée par des rumeurs selon lesquelles cette division aurait pour but d’empêcher l’unification de l’île. Plongeons dans l’histoire complexe et fascinante de l’organisation administrative corse, de 1790 à aujourd’hui.
Les origines : 1790-1811, entre unité et division
1790 : La création du département unique
Lorsque la Révolution française divise la France en 83 départements le 4 mars 1790, la Corse devient un département unique avec Bastia comme chef-lieu. L’Assemblée nationale note une particularité : « L’île de Corse ne formera provisoirement qu’un seul département, l’ensemble des électeurs pourra délibérer s’il est avantageux à la Corse d’être partagée en deux départements ». Cette phrase prophétique annonce les débats à venir. Le choix initial de l’unité s’explique par la petite taille de l’île et sa faible population. Cependant, cette décision ne tient pas compte d’une réalité géographique et historique profonde : la Corse a toujours été divisée naturellement par une chaîne de montagnes centrale appelée « i Monti » (les Monts).
1793 : La première bidépartementalisation
Trois ans plus tard, le 11 août 1793, une loi divise la Corse en deux départements, reprenant une division géographique et culturelle ancestrale :
– Le Golo au nord-est, correspondant au Cismonte (« En-Deçà-des-Monts »), avec Bastia comme chef-lieu. Ce département comprend les districts de Bastia, Oletta, L’Île-Rousse, La Porta d’Ampugnani, Corte et Cervione.
– Le Liamone au sud-ouest, correspondant au Pumonte (« Au-Delà-des-Monts »), avec Ajaccio comme chef-lieu. Il regroupe les districts d’Ajaccio, Vico et Tallano.
Cette division reflète une réalité ancienne : sous la domination génoise (1284-1768), l’île était déjà organisée selon cette même ligne de partage. Le nord, tourné vers Gênes et l’Italie, s’opposait culturellement et économiquement au sud, plus isolé et autonome.
1811 : Le retour à l’unité sous Napoléon
Le 19 avril 1811, Napoléon Bonaparte, né à Ajaccio, décide de réunifier la Corse en un seul département. Cette fois, Ajaccio devient la préfecture unique, un choix symbolique fort pour l’Empereur qui honore ainsi sa ville natale. Ce statut monodépartemental va durer 165 ans, jusqu’en 1976.
1975 : La renaissance des deux départements
Le contexte : Aléria et la montée du nationalisme
Les années 1970 marquent un tournant dans l’histoire corse. Après l’indépendance de l’Algérie en 1962, de nombreux pieds-noirs sont installés dans la plaine orientale de Corse avec le soutien de l’État français. Ces nouveaux arrivants bénéficient d’aides financières importantes, ce qui crée des tensions avec les agriculteurs corses locaux.
Le 21 août 1975, une vingtaine de militants de l’Action Régionaliste Corse (ARC), menés par Edmond Simeoni, occupent la cave viticole Depeille à Aléria. Ils dénoncent des fraudes dans l’attribution de subventions publiques et protestent contre ce qu’ils perçoivent comme une « colonisation » de l’île.
Le 22 août 1975, le ministre de l’Intérieur Michel Poniatowski ordonne l’assaut avec 2 000 CRS et gendarmes, appuyés par des véhicules blindés. L’affrontement fait deux morts parmi les gendarmes. Cette intervention jugée disproportionnée marque le début de la violence nationaliste en Corse. Le FLNC (Front de Libération Nationale de la Corse) est créé quelques mois plus tard, en mai 1976.
La loi du 15 mai 1975 : un apaisement administratif ?
C’est dans ce contexte explosif que la loi du 15 mai 1975, portée par le ministre Michel Poniatowski, divise à nouveau la Corse en deux départements, effectif au 1er janvier 1976 :
– La Corse-du-Sud (2A) : préfecture Ajaccio
– La Haute-Corse (2B) : préfecture Bastia
Les objectifs officiels de cette réforme étaient multiples : améliorer l’administration de l’île grâce à une gestion de proximité, favoriser le développement économique distinct du nord et du sud, apaiser les tensions politiques locales, et reconnaître les spécificités régionales dans le cadre d’une politique de décentralisation.
La théorie du « diviser pour régner » : mythe ou réalité ?
Les rumeurs d’une stratégie politique
Dans certains milieux nationalistes, la division de 1975 est perçue comme une manœuvre de l’État français pour affaiblir l’unité corse et diluer les revendications autonomistes. L’argument principal : en divisant administrativement l’île, Paris aurait voulu empêcher l’émergence d’une conscience politique unifiée.
Cette théorie s’appuie sur plusieurs éléments : le timing de la réforme, juste après les événements d’Aléria ; la rivalité historique entre Bastia et Ajaccio, réactivée par l’attribution de deux préfectures ; la complexification de l’action politique régionale.
Une explication plus nuancée
Plusieurs facteurs expliquent cette décision sans qu’il soit nécessaire d’invoquer une stratégie machiavélique :
– Une réalité géographique et démographique : la croissance démographique et le développement économique différencié entre le nord et le sud rendaient la gestion d’un seul département de plus en plus complexe. La division permet de rapprocher l’administration des citoyens.
– Un retour aux racines historiques : les nouvelles limites correspondent presque exactement à celles du Golo et du Liamone de 1793-1811, et même à la division génoise entre l’En-Deçà et l’Au-Delà des Monts.
– Une politique nationale de décentralisation : la réforme s’inscrit dans un mouvement plus large de reconnaissance des spécificités régionales en France. La Corse devient d’ailleurs une collectivité régionale à part entière en 1972, avant même la création des deux départements.
– La maladresse de Poniatowski : Michel Poniatowski est tenu responsable de l’escalade de violence en Corse. Son intervention musclée à Aléria et son approche sécuritaire ont été contre-productives. La division administrative pourrait ainsi être vue davantage comme une tentative maladroite d’apaisement que comme un plan machiavélique.
Pourquoi « Haute-Corse » et non « Corse-du-Nord » ?
Cette question révèle à la fois une subtilité géographique et un enjeu de fierté locale.
Une question d’altitude, pas seulement de géographie
Le terme « Haute-Corse » ne fait pas référence au nord géographique, mais à l’altitude et au relief montagneux. La partie nord-est de l’île concentre les plus hauts sommets de Corse, notamment le Monte Cinto (2 706 m) et le Monte Rotondo (2 622 m). Les massifs montagneux du Cismonte confèrent à la région une altitude moyenne significativement plus élevée que celle de la Corse-du-Sud.
Éviter la connotation négative de « Basse-Corse »
Si le département du nord avait été appelé « Corse-du-Nord », le département du sud aurait logiquement dû s’appeler « Corse-du-Sud ». L’alternative aurait été « Haute-Corse » et « Basse-Corse », mais personne ne voulait porter le qualificatif « Basse », perçu comme péjoratif. Le choix final de « Haute-Corse » et « Corse-du-Sud » permet de contourner élégamment ce problème, tout en mélangeant deux systèmes de nomenclature (altitude et points cardinaux). Par ailleurs, les habitants eux-mêmes utilisent souvent des appellations plus naturelles : les Cismuntinchi (Cismonte) et les Pumuntinchi (Pumonte).
Les codes 2A et 2B : une singularité française
Lorsque les deux départements sont créés en 1976, une question se pose : comment les numéroter ? Jusqu’en 1975, la Corse portait le numéro 20 dans le système alphabétique des départements français. Plutôt que de créer deux nouveaux numéros, les autorités ont subdivisé le code 20 en 2A et 2B :
– 2A pour la Corse-du-Sud (Ajaccio)
– 2B pour la Haute-Corse (Bastia)
Ce système unique en France traduit la volonté de maintenir l’unité symbolique de l’île tout en reconnaissant sa division administrative.
De 1982 à aujourd’hui : vers la réunification ?
1982-1991 : Les statuts spéciaux
En réponse aux violences nationalistes dans les années 1970-1980, l’État français accorde progressivement des statuts particuliers :
– 1982 : Corse région à statut particulier avec Assemblée régionale et pouvoirs élargis
– 1991 : Création de la Collectivité Territoriale de Corse (CTC), collectivité à statut particulier unique en France avec Conseil exécutif séparé
Les deux départements subsistent néanmoins, avec des compétences réduites.
2003 : L’échec du référendum
Le 6 juillet 2003, une consultation propose de fusionner les deux départements et la CTC. Le projet est rejeté par 51 % des voix (29 % des électeurs inscrits). Le refus s’explique par la crainte d’une perte d’identité locale, les rivalités entre Bastia et Ajaccio, et la méfiance envers Paris.
2018 : La Collectivité de Corse
La loi NOTRe du 7 août 2015 valide la fusion, et le 1er janvier 2018, la Collectivité de Corse voit le jour, se substituant à la CTC et aux deux conseils départementaux. Cependant, les circonscriptions départementales de Corse-du-Sud et Haute-Corse continuent d’exister pour l’État, avec un préfet à Ajaccio et un préfet à Bastia. Les services déconcentrés restent organisés selon ces deux territoires.
Bilan : Une division ancrée dans la géographie et l’histoire
La division de la Corse en deux départements n’est ni un accident historique, ni forcément une manœuvre politique. Elle s’inscrit dans une logique géographique, historique et culturelle profonde : la chaîne de montagnes « i Monti » divise naturellement l’île en Cismonte et Pumonte ; les rivalités entre Bastia et Ajaccio structurent la vie politique ; le développement économique différencié justifie une administration distincte ; et la population revendique des identités locales fortes. La dualité persiste aujourd’hui, même au sein de la Collectivité unique.
Et demain ?
La question de l’unité ou de la division administrative n’est pas close. Les débats sur l’autonomie ou l’indépendance continuent. La montée des nationalistes aux élections territoriales de 2015 et 2017 témoigne d’une volonté d’affirmation identitaire.
La division en Haute-Corse et Corse-du-Sud n’est pas arbitraire ni machiavélique. Elle reflète une réalité géographique et historique millénaire. Les noms évitent les connotations négatives, et les codes 2A/2B préservent l’unité symbolique tout en reconnaissant la dualité. Même après l’unification des compétences territoriales, les circonscriptions départementales subsistent. La Corse reste une terre de contrastes et d’identités plurielles, unie dans sa diversité.
Chronologie : La Corse et ses divisions administratives
1769 : La Corse devient française après sa cession par Gênes
4 mars 1790 : Création du département unique de la Corse (Bastia)
11 août 1793 : Division en Golo (Bastia) et Liamone (Ajaccio)
19 avril 1811 : Réunification en un département (Ajaccio)
1970 : Corse devient 22e région métropolitaine française
21-22 août 1975 : Événements d’Aléria
15 mai 1975 : Loi portant réorganisation de la Corse
1er janvier 1976 : Nouvelle division : Corse-du-Sud (2A) et Haute-Corse (2B)
Mai 1976 : Création du FLNC
1982 : Statut particulier de la région Corse
1991 : Création de la CTC
6 février 1998 : Assassinat du préfet Claude Érignac
6 juillet 2003 : Référendum sur fusion CTC et départements (rejeté 51%)
7 août 2015 : Loi NOTRe validant collectivité unique
1er janvier 2018 : Création Collectivité de Corse (circonscriptions départementales subsistent)
Structure de clan et structure de classe en Corse – 1976
Fausse(s) conscience(s) du nationalisme corse
Depuis les années 1960, le mouvement régionaliste puis nationaliste corse a été grossièrement divisé entre une tendance très marquée à gauche et une tendance rejetant toute affiliation idéologique, logiquement plus modérée. Toutefois, les vingt dernières années ont vu l’émergence de groupes, publics comme clandestins, qui s’approprient les thèmes de prédilection de la droite radicale aux niveaux national et international : rejet de l’immigration, des minorités en général et de l’islam en particulier, des mutations culturelles contemporaines, etc. À travers le discours de l’un de ces groupes, Mossa Palatina, Thomas Battini cherche à préciser les enjeux de l’émergence de ce nationalisme de droite.
« Et c’est ainsi que l’on agit dans toute morale, dans toute religion régnante, et l’on a toujours agi ainsi : les intentions que l’on met derrière l’habitude sont toujours ajoutés mensongèrement lorsque quelqu’un commence à contester l’habitude et à demander les raisons et les intentions. C’est là que se trouve la grande mauvaise foi des conservateurs de toutes les époques : ils ajoutent des mensonges…. ».
– Nietzsche, Le gai savoir.
Le 9 mars 2024, l’arrivée attendue dans le champ politique corse du parti nationaliste autonomiste Mossa Palatina, antenne électorale de l’association culturelle Palatinu présidée par Nicolas Battini, marque une déviation historique prise par l’identitarisme en Europe et à fortiori en Corse qui, pour isolée qu’elle soit, est loin d’être à l’abri de l’échouement sur ses côtes des grandes tendances sociales du monde qui l’entoure – que les boues soient rouges, ou brunes. Le passage de l’« hégémonie » d’un nationalisme corse fondé sur la notion ouverte de « communauté de destin[1] » à celle d’un nationalisme ethnoculturel peut sans peine être lu comme la traduction, en des termes corses, d’un phénomène dépassant largement ses frontières, à savoir le croissant succès du logiciel ethno-différentialiste européen, théorisé dans les années 1980 par la Nouvelle Droite[2].
[1] La notion structurante de « communauté de destin » fait loi à partir de 1987 dans les rangs du Front de Libération Nationale de la Corse. Tout à la fois préoccupé par la nécessité de massifier, de mobiliser jusqu’aux non-Corses dans la lutte, mais aussi poussé par la puissance d’un imaginaire anti-impérialiste socialisant de son époque, le mouvement indépendantiste déclare lors d’un congrès que « le peuple corse comprend les corses d’origine et d’adoption, sans considérations d’origine, de religion ou de couleur de peau ayant décidé de se fondre dans un avenir commun sur la terre de Corse ».
[2] Keucheyan, R. (2017). Alain de Benoist, du néofascisme à l’extrême droite « respectable »: Enquête sur une success story intellectuelle. Revue du Crieur, 6, 128-143. https://doi.org/10.3917/crieu.006.0128.
Contrer un nationalisme corse traditionnellement à gauche
Nicolas Battini envisage ce passage comme le terme historique, nécessaire, de la trajectoire contradictoire prise par le nationalisme corse depuis les années 1960, à savoir son appropriation par « la gauche ». Les vêtements rouges – qualifiés de « torchon[1] » – historiquement revêtus par le nationalisme corse (l’adoption de la notion universaliste de « communauté de destin », d’un verbiage anti-impérialiste « tiers-mondiste », la promotion de la lutte armée, le soutien des forces de gauche, etc.), ne purent selon lui qu’être le fruit d’un concours de circonstances stratégiques, se faisant au prix du refoulement de la véritable nature du nationalisme corse : l’affirmation d’une identité – conservatrice, voire réactionnaire – ethnico-culturelle menacée.
Le sous-titre de son récent ouvrage, « L’identité plutôt que l’indépendance », annonce d’ailleurs la couleur – qui n’est pas le rouge : Nicolas Battini fustige l’indépendantisme de principe d’un certain nationalisme – dont il était –, lui reprochant de se focaliser sur le « fait institutionnel », c’est-à-dire de confondre le moyen (la libération nationale), et la fin (la défense et affirmation d’une identité en voie de disparition). Or, pour lui, cette fin n’implique pas de facto l’indépendantisme, au contraire, elle peut même se rendre tout à fait complémentaire d’une appartenance à une République française respectant l’autochtonie et l’autonomie de la Corse ; « point n’est besoin de dire “indépendance” pour dire en vérité “identité” ».
Le projet est d’ampleur : l’idéologie nationaliste corse est ni plus ni moins à « mettre à jour. En bon idéologue, il tient à ne laisser aucun espace du réel échapper à sa lecture, afin que celle-ci s’impose comme principe explicatif exclusif du monde social (Gabel, 1962). Ses positions politiques et économiques se doivent d’être les déclinaisons d’une position philosophique les faisant entrer en cohérence, non pas dans le sens mélioratif mais analytique du terme : ses parties s’articulent entre elles pour former un système.
Cette position philosophique, c’est l’ethno-différentialisme (ou ethno-pluralisme), prônant le « droit à la différence », la possibilité de jouir d’identités communautaires particulières, dont le postulat – et le projet – est qu’ils soient ethniquement et culturellement différents et séparés.
[1] Nicolas Battini, Le sursaut Corse, éditions l’Artilleur. Les autres citations entre guillemets sont issues du même ouvrage.
Les conséquences de l’ethno-différentialisme
De ce postulat découlent trois conséquences logiques et politiques. La première, commune à l’ensemble du spectre nationaliste corse, c’est la remise en question historique d’un État-Nation républicain, « centraliste » et « jacobin », ne prenant pas en compte (voire réprimant) l’existence d’identités culturelles variées en son sein, comme l’État français l’a fait vis-à-vis de la Corse.
La centralité de la composante ethnico-culturelle dans la constitution d’une communauté a aussi pour effet de rendre idéologiquement cohérente la recomposition des alliances politiques des extrêmes-droites européennes face au nouvel ennemi extérieur historique qu’elles se sont trouvé : la civilisation « arabo-musulmane », cheval de Troie de l’islamisme. Chez les identitaires, cette nouvelle alliance suppose politiquement de mettre de côté, pour un temps et dans une certaine mesure, leurs différends et leurs égoïsmes nationaux dans une sorte d’« union sacrée ». Idéologiquement, cette union vient être consacrée par la suprématie du fait ethnico-culturel, dépassant les frontières nationales (l’appartenance commune à une civilisation européenne), sur le fait civique (les frontières nationales).
À une plus petite échelle, en Corse, Battini cherche à faire la même chose. Aussi, sa rupture vis-à-vis de l’indépendantisme n’est pas seulement un choix stratégique, « pragmatique » comme il aime à le dire. S’il renie la « communauté de condition » – la condition de colonisé – et de lutte indépendantiste, imaginée entre la Corse et les pays du « Sud global » depuis les années 1960, c’est qu’elle est une alliance contre-nature, puisqu’indifférente du fait civilisationnel. S’il embrasse l’autonomisme, c’est donc dans l’optique de « réconcilier » le nationalisme corse avec la France, ennemi de « conjoncture, pas de nature » … mais surtout un allié potentiel et, pourrait-on dire, naturel. Plus « inter-nationaliste » que les internationalistes !
Enfin, et par conséquent, l’ethno-différentialisme rompt avec les conceptions républicaines du nationalisme. Sa vision de la communauté repose sur la transcendance, et non pas sur l’immanence du « contrat » : l’appartenance à la collectivité politique est radicalement conditionnée, non pas par décret (comme le sont les frontières, la citoyenneté), mais par l’appartenance à un ensemble ethnico-culturel, héritée de naissance et donc indépendante du vouloir et du pouvoir de l’individu. D’où, par exemple, l’opposition farouche de Battini au droit du sol, au profit du droit du sang.
Ce qui explique la faiblesse que les tenants de cette extrême-droite attribuent à la République, garantissant – en théorie bien-sûr –, par la citoyenneté, le gommage de ce qui est perçu comme des différences entre individus et communautés, en y étant a priori aveugle. Une hérésie pour cet anti-universalisme, exaltant les différences, pour lequel les identités ne « se posent qu’en s’opposant » : il est nécessaire de pouvoir percevoir, distinguer pour stigmatiser, au sein même de la communauté, la différence.
Un rapport fétichiste à l’identité
Le sous-entendu d’une telle thèse est que l’identité est un contenu positif, défini et fini. Or, donner un contenu positif à l’identité, c’est la figer, l’extraire d’un rapport d’interaction avec le temps, l’espace et la société dont elle est le produit (par l’histoire, le brassage de populations, etc.) et faisant que toute identité n’est en réalité jamais égale à elle-même, identique. L’identité est constamment en devenir, « elle n’est pas, elle advient et devient, elle se construit et se détruit en permanence[1] » ; la fixer, c’est considérer qu’elle se suffit à elle-même, qu’elle n’est et ne doit être qu’en rapport avec elle-même. Un rapport fétichiste à l’identité ne peut que vivre dans un climat d’hostilité : aux ennemis extérieurs précédemment mentionnés s’ajoutent alors les ennemis intérieurs comme menaces de l’altérité et de l’altération, éternelle antienne de l’extrême-droite. L’inclusion et l’homogénéisation de la communauté est garantie par l’hétérogénéisation et l’exclusion simultanée de la non-identité.
Le propre de cette idéologie est qu’elle est simultanément processus mental et matériel, qui, non content de voir le monde à travers une grille de lecture partielle et partiale, tend, lorsqu’elle en a le pouvoir, à le modeler afin de le conformer à cette grille[2]. « La Corse ne fabrique pas des Corses, elle les engendre », a-t-on pu ainsi entendre chez Battini ; l’application politicienne de cette idée est la volonté d’établir le droit du sang.
Une fois n’est pas coutume, la montée en puissance de l’extrême-droite et de son idéologie pernicieuse exige bien entendu la stricte analyse critique de celle-ci, de ses failles, de ses limites. Mais cela ne suffit pas, cela ne suffit plus. Dans la mesure où ces idées ne flottent pas abstraitement dans l’air, elle exige aussi et surtout la compréhension du terreau qui leur donne racine – incluant à ce titre ce qui pense et prétend s’y opposer.
Des conditions objectives autant que subjectives expliquent leur succès. Parmi les conditions subjectives peuvent, doivent se compter l’échec, « l’épuisement historique » (Bihr, 1998) et les limites des forces nationalistes « progressistes », ouvrant une brèche dans laquelle Battini a pu s’insérer d’autant plus facilement qu’il en est issu[3]. Au gré de ses défaites, dont elle a pris acte, l’extrême-droite a réussi à adapter son idéologie et ses discours : au discrédit théorique et politique de l’affirmation de l’existence de races et d’une hiérarchie entre celles-ci, elle a opposé l’existence de cultures, d’ethnies, qui, n’étant peut-être pas inégales, n’en sont pas plus identiques. Dans ce tour de passe-passe métaphysique persiste ce qui constitue le cœur de son projet politique : l’essentialisme, la différence, et l’exaltation de celle-ci dans un rapport autoritaire et assignatoire au réel, exaltant la solidarité ethnico-culturelle face à tout autre type de solidarité.
Ce renouvellement de l’extrême-droite appelle nécessairement à remettre en question le logiciel de gauche, sous peine de se retrouver à la remorque de ses thèmes et de son agenda.
[1] Bihr, A. (1998). L’actualité d’un archaïsme. La pensée d’extrême droite et la crise de la modernité, p. 2.
[2] Bihr (1998) évoque les transformations qu’un certain rapport autoritaire à l’identité opère sur les représentations, « en attendant de les lui faire subir en pratique, dans sa construction socio-politique, dès lors que le pouvoir lui en est donné ».
[3] Il a appartenu, dans sa jeunesse, à la Cunsulta di a Ghjuventù Corsa (CGC), partageant à ce moment-là le logiciel qu’il nomme « tiers-mondiste ».
Deux acceptions concurrentes du nationalisme
Remontons à la racine du problème en le réinsérant dans le cadre insulaire : coexistent aujourd’hui en Corse deux acceptions opposées, ou du moins concurrentes, du nationalisme et de l’identitarisme. Opposées car concurrentes, certes. Mais sont-elles nécessairement concurrentes parce qu’opposées ? Le transfert de popularité fulgurant de la « communauté de destin » au destin communautaire constitue une raison suffisante pour que l’apparent hermétisme de ces concurrents, tant revendiqué, passe l’épreuve de leurs porosités potentielles. Pour avancer, il faut se faire violence. Pour se faire violence, il faut partir de l’hypothèse que ces porosités semblent se trouver dans ce qui unit ces opposés : leur nationalisme, ainsi que l’identitarisme qui le fonde pour partie. Si le nationalisme de gauche n’a certes pas donné naissance à son homonyme de droite, il ne s’est visiblement pas armé idéologiquement pour l’empêcher de s’insérer durablement dans le paysage politique et d’exploiter ses failles. Peut-on trouver les raisons de ce désarmement dans le nationalisme lui-même ?
Il est ici impossible d’aller au bout de tous les chemins – minés – vers lesquels mènent une remise en question, non pas du nationalisme de droite, ni du nationalisme de gauche, mais du nationalisme tout court.
Pour commencer, il faut envisager le concept de nationalisme à partir de ce qu’en dit son étymologie. Par analogie avec le geste d’Alain Bihr à propos du concept de capitalisme (2006), le suffixe « -isme » du national-isme suppose une réduction au radical (nation), faisant du nationalisme cette idéologie, ce processus tendanciel de réduction, de subordination de l’ensemble des réalités et mécanismes sociaux à la seule logique de la nation.
Une telle conception du nationalisme permet d’abord de mettre en lumière le fait qu’il n’est pas un contenant neutre, que l’on pourrait remplir idéologiquement avec tout et son contraire ; le faire progressiste, le faire réactionnaire, capitaliste, anticapitaliste, etc… on peut essayer de changer le cours d’une rivière, elle suivra toujours son lit.
La raison à cette hypothèse est simple : la nation, ainsi que son concept, sont historiquement situés. « La nature ne crée pas de nations », disait Spinoza dans son Traité théologico-politique ; la nation est un fait social, aux réalisations historiques hétérogènes, certes, mais restant cantonné à un contexte d’émergence historique, social et politique particulier, lui donnant à la fois le contenu et les limites de la fonction qu’elle remplit, et dont elle ne peut s’écarter indéfiniment, au risque de se nier elle-même. « Même critique, le théologien reste théologien[1] » ; aussi, un nationaliste, même de gauche, reste un nationaliste, c’est- à-dire qu’il part, dans une certaine mesure, de postulats, d’axiomes partagés par l’ensemble des nationalistes. Il est nécessaire de déceler, afin de procéder à leur étude critique, ces axiomes, pour tenter de comprendre dans quelles contradictions potentielles, exploitées par Battini, ils peuvent conduire selon les problématiques auxquelles ils sont confrontés.
Introduire une telle compréhension du nationalisme, c’est immédiatement se trouver dans la nécessité de donner un contenu au concept de nation. Car une fois que l’on a dit que l’idéologie nationaliste est le processus de réduction de toute chose à la nation, on n’a rien dit, du moins tant que l’on n’a pas défini le contenu de ladite nation, et les directions vers lesquelles sa mobilisation mène – ou plutôt vers quelles impasses.
Une analyse critique de l’œuvre et de l’idéologie de Mossa Palatina pourrait participer négativement à l’élaboration, sinon d’un concept de nationalisme, du moins de deux de ses fondements.
1. Le nationalisme se constitue par l’affirmation de la distinction – préférentielle – « nous » / « eux » ; l’idée de nation ne peut exister sans cette distinction.
2. Le nationalisme, en tant qu’il institue une communauté imaginée sur la base de l’appartenance à un territoire et à une identité, est par définition et irréductiblement interclassiste. Le nationalisme ne peut faire communauté sur une autre base que sur la nationalité (par exemple, la classe) au risque, précisément, de ne plus exister en tant que nation. Il s’ensuit que le nationalisme est en tension latente, mais permanente, avec des prismes de lectures non-nationalistes (en termes de rapports sociaux de classe, de sexe) puisque ces derniers, ne connaissant ni frontières ni drapeaux, traversent indifféremment les camps que sont les nations et menacent leur unité et homogénéité supposée. Si ces prismes peuvent conjoncturellement converger, le nationalisme prendra naturellement, en cas de conflit ouvert, toujours position pour l’intégrité de la nation, contre, donc, ce qui peut la diviser sur des bases a-nationales.
[1]Manuscrits de 1844, Karl Marx [En ligne]. Marxists.org (s.d) [cité le 29 mai 2024]. URL: https://www.marxists.org/francais/marx/works/1844/00/km18440000/km18440000_2.htm.
Quels objectifs politiques ?
Le « cadre cognitif » (im)posé par le nationalisme surdétermine la perception, l’analyse de la réalité selon une grille de lecture privilégiée. Comment traite-t-il d’aspirations transversales risquant de contredire la cohérence interne de cette grille de lecture, car n’étant pas – exclusivement – nationalistes ? Il est clairement ici question du féminisme, de l’antiracisme, de l’anticapitalisme, de l’internationalisme, etc… ayant historiquement pu mener à une sorte de grand écart théorique et politique dans le nationalisme, grand écart dont Battini n’a pas besoin de s’embarrasser puisqu’il ne cherche pas à intégrer ces lignes alternatives, son horizon étant, ainsi qu’il le dit lui-même, « nationalo-nationaliste ».
Dans le documentaire « Génération FLNC », le passage d’Antoine Verdi, militant du STC[1], est éclairant en ce qu’il traduit la tension permanente entre le nationalisme et la lutte de classes, constituant une rupture dans la nation elle-même, un débordement que les indépendantistes ont tenté de museler : « c’est pas parce que je vais demain avoir un passeport corse, que je vais être mieux si le système est le même (…) le but c’était pas de remplacer une classe politique par une autre, c’était de changer la politique, et la politique c’est large, c’est la vie de tous les jours ».
Ce dernier exemple permet de conclure qu’en réalité, tout dépend des objectifs politiques que l’on se donne. Mais la question n’est pas tant « que met-on derrière le nationalisme ? » que « devant quelles aspirations le nationalisme se place-t-il ? ». Le nationalisme, comme idéologie, permet-il de traduire – sans la trahir – l’expression, exprimée par Verdi, d’une critique dépassant précisément le cadre du nationalisme ?
C’est à la lumière de l’hypothèse d’une certaine – fausse – conscience nationaliste que le succès de Nicolas Battini doit être analysé. En le réduisant à une substance ethnoculturelle, Battini assume complètement de contenir et de pousser le nationalisme dans ses limites propres : un anti-universalisme (nous/eux) radical, doublé d’un nationalisme exclusivement identitaire, et donc dépolitisant, se faisant le vecteur d’une domination capitaliste régénérée sur des bases identitaires.
[1] Société des Travailleurs Corses, syndicat nationaliste fondé en 1984, l’un des piliers du triptyque de lutte – lutte de masse, lutte institutionnelle, lutte armée – préconisé par le FLNC.
Thomas Battini est étudiant en sociologie et philosophie politique
https://id.erudit.org/iderudit/007007ar
Dom Jean-Baptiste Gaï,… La Tragique histoire des Corses
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