censureLiberté d’expression. Censure. Qui imaginerait qu’en France, une bibliothèque universitaire puisse censurer un livre pour des motifs politiques? Pas dans le pays où des millions de citoyens proclament #jesuischarlie pour défendre la liberté d’expression ! et bien c’est pourtant malheureusement le cas. Un cas non isolé si on en croit les témoignages qui nous parviennent.

Cette fois-ci c’est la bibliothèque PMF de l’université Paris 1 qui vient de censurer un ouvrage d’un universitaire reconnu au niveau international proposé par un de ses usagers. Pire les autorités universitaires revendiquent également la censure totale de la maison d’édition qui le publie, et ce pour un motif politique évident si on lit la motivation de ce refus apporté par ces censeurs :

« L’ouvrage proposé, bien qu’écrit par un universitaire ne nous semble pas a priori présenter la neutralités historique et scientifique nécessaire à son éventuelle intégration dans nos rayons. Les autres titres publiés par l’éditeur non plus. » Bibliothèque PMF Paris 1

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Cet ouvrage c’est le livre de l’universitaire britannique Geoffrey Roberts « Les Guerres de Staline » publié aux éditions Delga.

Mais qui est donc ce Geoffrey Roberts que censure l’université parisienne?

Geoffrey Roberts est membre de la Royal Historical Society et enseigne à l’University College de Cork. Spécialiste de l’histoire de l’URSS et de la seconde guerre mondiale, il est reconnu internationalement, lauréat de nombreux prix universitaires, notamment le Fulbright Scholarship delivré par l’Université d’Harvard.

Le livre censuré par Paris 1 a été édité par les presses de l’université de Yale. Sans doute donc que Paris 1 va également censurer cet éditeur. A l’université, les chiens de garde du système que dénonçait jadis Paul Nizan ont-ils porté d’autres noms d’auteurs sur leur « index » ? Cet index existe-t-il et si oui, sur quels critères du
sénateur Mac Carthy se fonde-t-il ?

A l’université, les chiens de garde du système censure

ALR conférenceC’est un nouveau témoignage de la vigueur de la « liberté d’expression » dans notre « démocratie » ; un pays où chacun peut librement s’exprimer à condition de ne pouvoir être entendu, un pays où on peut désormais observer que toutes les opinions ne sont pas bonnes à dire … a priori. Un pays dont les livres mis à la disposition de ses étudiants et chercheurs sont soigneusement sélectionnés par un comité politique. Et dont des comités officiels, comme au temps de Vichy censurent les travaux de recherches des chercheurs pour des motifs politiques. En dehors de la défense du capitalisme effrené, il n’est à l’évidence pas de travaux sérieux, mais que de dangereux terroristes judéo-bolchéviques ! Il s’agit bien là de forger une « histoire » officielle, idéologique, à mille lieux des faits, si bien dénoncé dans le livre d’Annie Lacroix-Riz l’histoire contemporaine toujours sous influence

Et là où le plus odieux s’allie au plus cocasse, c’est que cette censure du pluralisme idéologique et de la liberté de chercher et d’atteindre un public (assez grand pour forger ses propres jugements !) s’édicte insidieusement au nom de la lutte contre le «totalitarisme ».

Allons messieurs, toute la France vient de se lever pour la liberté d’expression. Serez-vous les derniers à refuser cette maxime prêtée à Voltaire : je désapprouve vos idées, mais je me battrai pour qu’elles puissent librement
s’exprimer ?

Le 20 janvier prochain, l’historienne Annie Lacroix Riz donnera une conférence autour de ce livre.

Geoffrey Roberts :

  • The Unholy Alliance: Stalin’s Pact with Hitler, 1989.
  • The Soviet Union and the Origins of the Second World War, 1995
  • The Soviet Union in World Politics, 1945-1991, 1998
  • Victory at Stalingrad: The Battle That Changed History, 2002
  • Stalin’s Wars: From World War to Cold War, 1939-1953, Yale University Press, 2006
  • Molotov: Stalin’s Cold Warrior, 2012
  • Stalin’s General: The Life of Georgy Zhukov, 2012

Annie Lacroix-Riz, historienne, professeur d’histoire contemporaine émérite à l’université paris VII Diderot, spécialiste reconnue de l’histoire politique, économique et sociale de la Troisième République et de Vichy, de la période de la Collaboration dans l’Europe occupée par les nazis et des relations entre le Vatican et le Reich ainsi que de la stratégie des élites politiques et économiques françaises avant et après la Seconde Guerre mondiale – nous a fait parvenir la réaction suivante :

la censure en bibliothèque universitaire à l’heure du culte public de la « liberté d’expression »

Chers amis,

La censure se manifeste en tous lieux, y compris dans les bibliothèques universitaires. En voici un tout récent exemple, dont un correspondant, M. G C., ingénieur d’étude, m’a informée vendredi 15 janvier.

Bonjour,

J’ai proposé l’ouvrage les Guerres de Staline de Geoffrey Roberts (DELGA) à la bibliothèque PMF de Paris 1. Voici la réponse que j’ai obtenue : « L’ouvrage proposé, bien qu’écrit par un universitaire ne nous semble pas a priori présenter la neutralité historique et scientifique nécessaire à son éventuelle intégration dans nos rayons. Les autres titres publiés par l’éditeur non plus. »

Cordialement, GC

Dans le cadre de l’échange qui a suivi, M. C. m’a, le 17 janvier, fourni la photographie de l’échange écrit relatif à cette demande d’achat et au refus consécutif de « G.M. », signifié d’ailleurs au bout d’un délai fort long ; et il m’a précisé :

« j’ai jeté un coup d’œil au catalogue de PMF pour regarder les ouvrages consacrés à l’URSS.

Je savais déjà qu’au niveau de la « neutralité scientifique et historique », on était loin du compte (exemple frappant : dans les rayons sur la Russie/URSS, l’auteur le plus représenté est… Carrère d’Encausse !) Mais j’ai regardé rapidement le catalogue en ligne de PMF et j’ai trouvé l’échantillon suivant :

Carrère d’Encausse : environ 25 ouvrages

Stéphane Courtois : une dizaine d’ouvrages (dont évidement le livre noir du communisme…)

Robert Conquest : aucun ouvrage à PMF mais 6 dans l’ensemble du catalogue de P1.

Jean-Jacques Marie : 7 ou 8 livres, etc. […]

PS : pour l’anecdote, je me suis aussi aperçu que dans le catalogue général de Paris 1, il y avait… Stalin’s War de Geoffrey Roberts (bibli. Lavisse) ! Ce qui confirme que c’est avant tout un ostracisme vis-à-vis de DELGA (s’il était nécessaire d’avoir une confirmation…) ».

  1. GC n’a pas recensé Nicolas Werth, mais je pense qu’il ne manque pas à l’appel.

Notez par ailleurs que «  La bibliothèque Lavisse est réservée aux étudiants inscrits à la préparation aux concours de l’enseignement d’histoire et de géographie des universités Paris 1, Paris IV et Paris 7 » (http://www.univ-paris1.fr/bibliotheque/bibliotheque-lavisse/accueil/), c’est à dire à une petite minorité d’étudiants, à laquelle l’accès à la traduction de Stalin’s wars serait également indispensable : les étudiants français, y compris ceux de 2e cycle qui préparent les concours, ne lisent que rarement les ouvrages en langue étrangère.

C’est une réalité incontestable, dont sont informés tous les universitaires : elle a même servi de prétexte aux « commissaires scientifiques » de l’exposition des Archives nationales sur la Collaboration 1940-1945, Thomas Fontaine et Denis Peschanski, pour éliminer de la bibliographie du livre portant le même titre tout ouvrage en langue étrangère : « nous n’avons cité que des livres en français afin de permettre à un large public de compléter tel ou tel aspect de notre ouvrage » (de même, d’ailleurs, qu’ils ont proscrit, mais sans fournir d’explication, les ouvrages en français antagoniques avec leur problématique et la limitation de leurs sources d’archives pourtant consultables).

L’exclusion a priori par la bibliothèque (Pierre Mendès France, PMF) d’un ouvrage scientifique, par son usage et son traitement de sources originales, relatif à l’URSS signifie que les étudiants de 1er cycle de Paris 1, autrement dit l’immense majorité des étudiants, presque tous ceux qui ne passent pas les concours de recrutement, peuvent (doivent) être « librement » abreuvés de littérature antisoviétique, dont le caractère strictement historique n’est pas établi (non-recours systématique aux sources originales, appui systématique sur de la seconde main), mais qu’ils n’ont pas droit de consulter la traduction d’un ouvrage publié aux presses universitaires de Yale, un des fleurons de la « Ligue du Lierre » (Ivy League), et considéré dans le monde académique anglophone comme une référence indiscutable.

Et tout ceci, non pas parce que le censeur de la bibliothèque PMF de Paris 1 a pris la peine de lire l’ouvrage concerné ou les autres ouvrages et de s’expliquer sur les motifs de sa décision, mais parce qu’il rejette a priori tous les ouvrages publiés par l’éditeur Delga : un petit éditeur indépendant, qui a l’audace de s’intéresser aux travaux des intellectuels marxistes, marxisants ou progressistes ou non maladivement antisoviétiques, et d’en publier, voit ses ouvrages a priori exclus des rayonnages de la bibliothèque PMF. Et pourquoi donc a priori? Parce que les auteurs qu’il publie n’ont pas l’agrément de « G.M. » : « les autres titres publiés non plus » ne sauraient figurer sur lesdits « rayons », c’est à dire les auteurs pestiférés, dont vous trouverez la liste sur le site de l’éditeur : www.editionsdelga.fr rubrique auteurs.

Une des plus grandes bibliothèques universitaires de France complète désormais la censure éditoriale stricto sensu, tentaculaire, qui empêche presque systématiquement le public français d’avoir accès aux productions universitaires étrangères de qualité. Je rappelle pour mémoire la mésaventure survenue à la fin des années 1990 à l’ouvrage du très célèbre et très reconnu Eric Hobsbawm, L’âge des extrêmes (voir mon ouvrage L’histoire contemporaine toujours sous influence, p. 36-37).

Sur mon collègue Roberts, dont j’ai apprécié le sérieux de l’ouvrage, vu l’ampleur des sources utilisées et l’honnêteté de leur traitement, et que l’éditeur Delga a eu le courage de faire traduire et de publier, vous trouverez les informations nécessaires complémentaires

d’une part sur mon site, http://www.historiographie.info/stalinwar.pdf, (concernant précisément, en 2007, ce livre alors non traduit),

et, d’autre part, depuis le 18 janvier, sur le site du PRCF : http://www.initiative-communiste.fr/articles/culture-debats/liberte-dexpression-paris-1-censure-un-ouvrage-pour-des-motifs-politiques/

Je vais naturellement alerter des journalistes, des collègues et organismes que je crois  sensibles à de telles pratiques, tel le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire; et adresser une protestation écrite au responsable de la bibliothèque PMF de Paris 1, Daniel Keller (daniel.keller@univ-paris1.fr). Cette nouvelle censure avérée contre la connaissance historique, et visant une question précisément interdite, en France, à la scientificité pose un problème grave.

Particulièrement grave même, alors que le Front national, qui a conquis plusieurs municipalités, commence à vider les rayonnages des bibliothèques publiques; alors que, depuis les événements du 7 janvier 2015, nombre de forces politiques, pas seulement à droite, en appellent à un « Patriot Act », lequel a permis, aux États-Unis, entre autres, et pour la énième fois, notamment depuis la « Guerre froide » de l’après-1945, de vider les bibliothèques d’ouvrages jugés subversifs; alors que, le 13 janvier 2015, une journaliste, Nathalie Saint Cricq, a déclaré, sur le service public : « il ne faut pas faire preuve d’angélisme » et appelé à la délation sous couvert de « repérer et traiter […] ceux qui ne sont pas Charlie » (http://www.les-crises.fr/bien-joue-a-tous-episode-4-sant-cricq/).

Je vous remercie de diffuser le présent message aussi largement que possible

Bien cordialement,

Annie Lacroix-Riz

Je vous informerai bientôt de la censure qu’attestent les préparatifs et le contenu de l’exposition des Archives nationales sur la Collaboration 1940-1945 et du livre correspondant.

 Annie Lacroix-Riz est l’auteur de la préface de la traduction de cet ouvrage de G Robberts parue aux éditions Delga. Rappelons qu’il s’agit déjà d’un ouvrage publié en langue anglaise par les presses de l’université de Yale et connu et reconnu par la communauté scientifique.

Vous trouverez en suivant ce lien une recension critique mais très laudatrice de cet ouvrage par l’historien Georges Henri Souto professeur à l’université Paris IV Sorbonne, qui ne saurait être soupçonné de sympathies marxistes ou pro-soviétiques, dont voila quelques extraits :

« Le livre de Geoffrey Roberts consacré à Staline chef de guerre a déjà suscité dans le monde anglo-saxon une vive controverse. Il s’agit en effet d’une relecture de Staline, passionnante et très informée, mais qui pose toute une série de problèmes. »

« Le sujet et l’axe essentiel du livre concernent Staline chef de guerre, pendant la seconde Guerre mondiale mais aussi, bien sûr sous une autre forme,durant la Guerre froide. Mais l’auteur connaît trop bien son sujet pour oublier qu’à ce niveau, et dans un régime comme le régime soviétique, stratégie, politique intérieure et extérieure, et idéologie étaient inséparables. Il traite donc également des questions politico-stratégiques et politico-idéologiques, et le récit constitue aujourd’hui l’une des études les plus complètes et les plus à jour dont on dispose sur le Vojd, le Chef. »

« Le récit que Roberts fait de la politique de Staline, de l’évolution de ses buts de guerre, de ses relations avec Churchill et Roosevelt à partir de l’entrée en guerre de l’URSS est certainement l’un des meilleurs disponible actuellement. »