Il y a vingt-deux ans, une majorité de Français — et une écrasante majorité d’ouvriers et d’employés — rejetait par les urnes le traité constitutionnel européen. Ces millions de voix populaires furent balayées, ignorées, contournées. En 2027, ces millions d’électeurs, principalement de la classe ouvrière et travailleuses, seront toujours là, aux urnes. Et ils pourraient bien faire l’élection présidentielles 2027.
Une arithmétique que ceux trop pressé d’effacé la mémoire des luttes et des victoires électorales populaires devraient retenir. Une réalité des chiffres que les tenants de la « nouvelle France » ne devraient pas méconnaitre s’ils entendent vraiment à qualifier la gauche au second tour, et surtout à le gagner.

Quarante et un millions de témoins du viol du réferendum de 2005
Le 29 mai 2005, la France a vécu un moment démocratique d’une intensité rare. 41 789 202 électeurs étaient inscrits ce jour-là sur les listes électorales françaises, et 28 988 300 d’entre eux se déplacèrent pour voter. Un taux de participation de près de 70 %, mobilisation comparable à celle d’une élection présidentielle, pour un référendum. Le peuple avait pris la chose au sérieux. En souverain.
Vingt-deux ans plus tard, pour la présidentielle du printemps 2027, le corps électoral français sera de l’ordre de 50 millions d’inscrits. Au début de l’année 2026, 50,4 millions de personnes sont déjà inscrites sur les listes électorales françaises, dont 48,7 millions admis à voter aux élections municipales de mars. Ce chiffre évoluera encore légèrement d’ici avril 2027, sous l’effet des nouvelles inscriptions automatiques des jeunes atteignant 18 ans.
La question démographique que pose la confrontation de ces deux scrutins est décisive : quelle part des futurs électeurs de 2027 était déjà inscrite — et votante — lors du référendum de 2005 ?
La génération du Non est toujours debout : pour la France des travailleurs contre l’Union Européenne du Capital
Établissons le calcul avec rigueur. En mai 2005, pour être électeur inscrit, il fallait être né avant le 29 mai 1987 au plus tard. En 2027, les électeurs nés avant cette date auront 40 ans ou plus. Or, l’espérance de vie en France dépasse largement 80 ans, et la mortalité dans cette tranche d’âge (40-82 ans en 2027) reste relativement limitée sur la période.
En appliquant les tables de mortalité de l’INSEE et les projections démographiques, on peut estimer qu’environ 32 à 33 millions des inscrits de 2027 étaient déjà en âge de voter en 2005 — soit près des deux tiers du corps électoral prévu. Autrement dit, la majorité absolue des électeurs qui se rendront aux urnes en 2027 pour choisir le prochain président de la République étaient déjà inscrits au référendum de 2005. Cette génération-là, celle qui a connu les débats sur la Constitution européenne, n’a pas disparu. Elle vote.
Mais parmi ces 32 à 33 millions de survivants du corps électoral de 2005, combien ont effectivement voté ce 29 mai ? Avec 70 % de participation, le référendum sur le Traité constitutionnel a suscité une mobilisation aussi forte que le référendum de 1992 sur le Traité de Maastricht. En appliquant ce taux de participation de 70 % à notre estimation de 32-33 millions d’inscrits de 2005 encore vivants en 2027, on obtient environ 22 à 23 millions de votants du référendum de 2005 qui seront encore présents dans l’électorat de 2027. C’est colossal : près d’un électeur sur deux en 2027 aura glissé un bulletin dans l’urne lors de cette consultation historique.
Quinze millions de bulletins Non : une mémoire vive de classe, décisive pour 2027
Venons-en au cœur du sujet. Sur les 27 775 382 suffrages exprimés lors du référendum, le Non arriva en tête avec 15 265 480 voix, soit 54,96 % des suffrages. Plus de quinze millions de Françaises et de Français avaient alors dit non à l’ensemble des traités européens, construit sans eux, contre eux. Car il faut rappeler que le TCE – traité constitutionnel européen – c’était la reprise de l’ensemble des traités européens sous une forme constitutionnelle. Il avait été serriné à tous les électeurs par l’intense campagne médiatique réunissant du PS et aux verts à la droite parlementaire que voter non, c’était voter contre l’Union Européenne pour chacun en soit bien informé.
Vingt-deux ans plus tard, combien de ces électeurs du Non seront encore présents en 2027 ? En appliquant les mêmes coefficients de survie démographique, 10 à 11 millions d’électeurs ayant voté Non en 2005 seront vraisemblablement en capacité de voter en 2027. Soit, sur un corps électoral total d’environ 50 millions d’inscrits avec un taux de participation attendu de 70-75 % (correspondant à une présidentielle classique, soit environ 35-37 millions de votants), ces anciens électeurs du Non représentent entre 27 et 31 % de l’ensemble des votants attendus. C’est une force électorale considérable.
Près d’un votant sur trois en 2027 aura dit Non en 2005. Et leur mémoire est d’autant plus longues, qu’ils ont eu en 20 ans la preuve par l’expérience qu’ils avaient raison de voter contre l’Union Européenne. La France des travailleurs est saccagée par les traités européens, les directives européennes, les accords de libre échanges. La démocratie la plus élémentaires est piétinée : a commencer par l’application via le traité de Lisbonne ce qui a été rejeté dans les urnes. Non seulement en France d’ailleurs mais par d’autres pays européens. Ils ont vu la Grèce étranglée. Et c’est actuellement le tours des travailleurs français. Baisse des salaires, casse des retraites, destructions des services publics de base (école, hôpitaux). Près d’un votant sur trois en 2027 aura dit Non en 2005. Et leur mémoire est longue. Un vrai vote politique, de classe.
Les usines ont voté non : les travailleurs s’en souviennent, un puissant vote de classe qui peut être une base pour 2027
Si le Non fut majoritaire dans l’ensemble de la population française, c’est dans les classes populaires qu’il atteignit ses sommets. Les chiffres de l’enquête Ipsos réalisée à la sortie des urnes le 29 mai 2005 sont sans appel.
Selon ce sondage, 79 % des ouvriers, 70 % des agriculteurs et 67 % des employés ont voté Non en 2005, tandis que seuls 35 % des professions libérales et cadres supérieurs s’y sont opposés. Ce clivage est d’une clarté presque chirurgicale : plus on est bas dans la hiérarchie sociale, plus on a rejeté ce texte. Plus on est protégé par le capital et les diplômes, plus on l’a approuvé.
Le Non s’était encore renforcé par rapport à 1992 : 79 % chez les ouvriers (contre 61 % en 1992, +18 points) et 67 % chez les employés (+14 points). La classe ouvrière ne s’est pas contentée de voter Non : elle a durci son rejet au fil des années, au rythme des plans sociaux, des délocalisations et des réformes libérales menées au nom de « l’Europe ».
En 2005, les artisans, commerçants et chefs d’entreprises (51 %), de même que les professions intermédiaires (53 %), se sont également prononcés contre le texte. Le Non dépassa donc les seules classes populaires pour contaminer les couches moyennes. Mais c’est bien dans le monde ouvrier et chez les employés que ce vote fut le plus massif, le plus cohérent, le plus idéologiquement articulé.
Établissons maintenant une projection précise pour 2027. Selon les données de l’INSEE et les enquêtes socioprofessionnelles, les ouvriers et employés représentaient, au moment du référendum de 2005, environ 35 à 38 % du corps électoral actif (en incluant les catégories « ouvriers », « employés » et une partie des professions intermédiaires proches du salariat d’exécution).
Depuis lors, la structure socioprofessionnelle de la France a évolué : tertiarisation de l’économie, recul de l’industrie manufacturière, développement du secteur des services. En 2027, les ouvriers stricto sensu représentent environ 13 % de la population active, et les employés autour de 27-28 %. Mais la clé pour notre calcul est ailleurs : une fraction importante des retraités de 2027 étaient ouvriers ou employés en 2005.
En 2005, les personnes âgées de 45 à 60 ans — soit celles qui auront entre 62 et 77 ans en 2027 — étaient pour beaucoup encore en activité comme ouvriers ou employés. Ces générations du baby-boom ont constitué le cœur du salariat industriel français. Ils sont aujourd’hui retraités. Et ils votent plus que n’importe quelle autre tranche d’âge.
En intégrant cette cohorte de retraités-anciens-ouvriers-et-employés, on peut estimer que l’ensemble de l’électorat 2027 issu du monde ouvrier et employé (actifs + retraités de ces catégories) représente entre 40 et 45 % des votants. C’est une force électorale considérable — et systématiquement sous-estimée par les partis bourgeois.
Sur cet électorat spécifique, si l’on applique le taux de vote Non de 2005 (79 % pour les ouvriers, 67 % pour les employés, soit une moyenne pondérée d’environ 73 % sur l’ensemble ouvriers-employés), et en corrigeant à la marge pour tenir compte de la mortalité différentielle (légèrement plus forte dans les classes populaires) et des effets de génération, on arrive à une estimation : environ 7 à 8 millions d’électeurs de 2027 issus du monde ouvrier et employé auront voté Non en 2005.
Sur les quelque 35 à 38 millions de votants attendus en 2027, cet électorat populaire ayant dit Non en 2005 représente 18 à 22 % de l’ensemble des suffrages exprimés. Soit, concrètement, une force capable à elle seule de faire ou défaire un second tour présidentiel.
Ces chiffres de classe : la description de la clé de la présidentielle 2027
Ce que ces chiffres révèlent ne se réduit pas à une curiosité arithmétique. Ils posent une question politique fondamentale, que les appareils partisans du système, et malheureusement au delà ceux de la sociale démocratie courant trop souvent derrière l’idéologie domiannte à l’image d’un Jean Luc Mélenchon refusant de se positionner dans les pas du NON de 2005, ceux du frexit progressiste et de la sortie de l’UE, continuent d’esquiver avec une habileté cynique.
Ce que ces chiffres révèlent ne se réduit pas à une curiosité arithmétique. Ils posent une question politique fondamentale, que les appareils partisans continuent d’esquiver avec une habileté coupable.
La volonté clairement exprimée de plusieurs dizaines de millions de citoyens, en 2005, a été contournée par le Traité de Lisbonne en 2007 — sans nouveau référendum, par vote du Congrès. Beaucoup de partisans du Non considèrent que le Traité de Lisbonne est la copie conforme de la Constitution européenne rejetée par référendum. La trahison fut institutionnelle, méthodique, assumée.
Vingt-deux ans après, les ouvriers, les employés, les précaires qui avaient dit Non sont toujours là. Beaucoup votent pour le Rassemblement national — faute d’une gauche capable de les représenter réellement. D’autres se sont abstenus, découragés. Mais leur colère, leur mémoire du mépris subi, leur conscience que les règles du jeu européen pèsent davantage sur leurs salaires, leurs retraites et leurs conditions de travail que sur les revenus des cadres et des actionnaires : tout cela est intact.
La présidentielle de 2027 se jouera dans ce terreau. Tout candidat qui voudra toucher ces millions de voix populaires devra répondre à une question simple : que faites-vous de ce Non que la République a ignoré ?
L’histoire électorale ne repasse pas les plats — mais elle n’oublie pas les trahisons.
JBC pour www.initiative-communiste.fr




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